Frédéric Dard, Romans de guerre érotiques
Entre 1996 et 1998, Frédéric Dard avait donné une série
d’entretiens à Lionel Richard qui ont été diffusés sur France Bleue, et qui ont
été édités en CD en 2001 sous le titre de Mémoires
d’un obsédé textuel. Dans ces entretiens, il revient sur sa longue
carrière, et avance qu’il a produit des livres de toute sorte, dans tous les
genres, et donc dans le domaine de la littérature pornographique. Comme il ne
donne pas plus de détail sur ce segment de sa production, certains en ont
déduit qu’il s’agissait des trois romans qui ont été publiés dans la collection
Tropiques, aux Editions de la Pensée
moderne et dont Frédéric Dard lui-même a reconnu la paternité. La collection
elle-même compterait une vingtaine de titres. Mais il n’est pas du tout certain
que ce soit de ces romans oubliés dont Frédéric Dard voulait parler, la
confusion pouvant provenir des illustrations de couverture de Jef de Wulf. En
tous les cas, par rapport au reste de la collection, les trois romans attribués
à Frédéric Dard paraissent assez sages. Les Editions de la Pensée moderne
avaient été créées à Lyon par Jacques Grancher, le fils de Marcel E. Grancher
qui fut le mentor de Frédéric Dard lorsque celui-ci se lança dans le
journalisme et dans l’écriture. Pour cette même maison, il avait conçu et
développé la série de l’Ange noir[1].
Notez aussi que c’est chez ce même éditeur qu’il publiera Calibre 475 express en 1955, ouvrage signé Marcel G. Prêtre, mais
rédigé par Frédéric Dard[2].
Ce livre qui sera la premier d’une longue collaboration entre les deux hommes,
aura un très grand succès et de nombreuses rééditions.
Les trois romans dont nous parlons ici sont depuis très
longtemps introuvables. La collection Tropiques
n’ayant pas su trouver son public et ayant probablement aussi subi les
foudres de la censure, ces romans n’ont jamais été réédités. Il en circule
quelques-uns sur Internet, mais ils se négocient à prix d’or. Ils sont pourtant
indispensables pour ceux qui s’intéressent à l’œuvre de Frédéric Dard. Ces
romans ont été un peu traités à la légère, comme s’ils n’avaient pas d’intérêt
en eux-mêmes, comme s’il s’agissait seulement d’une manière pour Frédéric Dard
de gagner un peu d’argent. Rien n’est plus faux, ce ne sont pas seulement des
entreprises commerciales. Malgré ses couvertures un peu légères, non seulement
ils présentent une facette inattendue du talent de Frédéric Dard par sa
thématique, mais en outre, et bien qu’ils s’insèrent dans un courant populaire,
ils possèdent aussi de très belles qualités d’écriture. Ils confirment que
Frédéric Dard est un écrivain qui s’est formé dans la guerre.
Ces trois romans qui mêlent la guerre et un érotisme léger ont
été publiés en 1953, 1954 et 1955. Chaque fois Frédéric Dard s’est servi d’un
pseudonyme différent, Léopold Da Serra pour Plaisirs
de Soldat, Antonio Giuliotti pour Guerriers
en jupons et enfin William Blessings pour Sergent Barbara. Chacun de ses pseudonymes n’aura servi qu’une
seule fois. Manifestement il s’agissait de commandes. Notez qu’en ce début des
années cinquante, même si les auteurs de littérature populaire sont plutôt mal
payés, il manque d’écrivains pour faire face à l’explosion de la demande.
A la Libération il y avait une forte poussée de soif de
lecture et donc une demande pour une littérature populaire et érotique comme
une volonté latente d’émancipation par rapport aux codes du vieux monde. De
nombreux éditeurs se lancèrent sur ce créneau qu’on peut comprendre aussi comme
le résultat d’une démocratisation de la culture. Pour les lecteurs du XXIème
siècle, ces romans n’apparaîtront guère audacieux, en ce sens que les scènes
dites érotiques sont assez peu nombreuses et très peu détaillées. Il faut dire
aussi qu’au début des années cinquante, il y avait une répression très dure de
la censure. La loi sur la presse de 1949 avait introduit une censure très tatillonne
sur l’édition et l’affichage et les amendes pleuvaient, cette loi sera abolie
seulement en 1974[3], même si
elle était tombée en désuétude vers le milieu des années soixante. La
collection Rouge et noir, parfois
aussi nommée La flamme à cause du
logo qui ornait la couverture, que
développait de son côté le Fleuve noir aura 47 titres entre 1949 et 1953[4],
mais verra la moitié de sa production interdite par les tribunaux, ce qui
amènera Armand de Caro à jeter l’éponge et à se concentrer sur le roman
policier et d’espionnage. La censure s’attaquera aussi à la même époque aux
éditions du Scorpion qui publient Léo Malet et Boris Vian sous le nom de Vernon
Sullivan, mais aussi James Hadley Chase sous le nom de Raymond Marshall. Cette
ambiance tatillonne explique certainement pourquoi les romans dits érotiques de
Frédéric Dard ne contiennent pas des scènes plus explicites. Il était assez
difficile pour un éditeur ayant pignon sur rue de publier ouvertement des
ouvrages érotiques. Je rappelle que jusqu’au milieu des années soixante les
œuvres du marquis de Sade ne circulaient que sous le manteau, et qu’Alphonse
Boudard qui avait signé un ouvrage érotique, Les grandes ardeurs, du nom de Laurent Savani en 1958, s’était pris
un surplus de deux mois d’emprisonnement et une amende de 1000 francs pour ce
curieux délit[5].
Frédéric Dard qui n’avait même pas vingt ans en 1940, a été,
comme beaucoup de gens de sa génération marqué par la guerre, l’occupation et
ses séquelles, notamment les trahisons et les conduites incertaines qu’elle
engendre nécessairement. La crève et La mort des autres, tous les deux publiés en 1946, rappellent cette
ambiance démoralisante. Pour les trois romans dont nous parlons ici, il y a une
thématique intéressante commune : ce sont d’abord des romans de guerre où
la recherche du plaisir sexuel s’avère être une compensation aux horreurs de la
guerre et la peur qu’elle engendre. Mais plus encore, ces trois romans
développent un point de vue féminin qu’on
retrouvera plus tard dans des romans signés Frédéric Dard comme par exemple Les scélérats, L’accident, ou Les mariolles. Ces trois derniers romans
publiés au tout début des années soixante sont écrits à la première personne,
du point de vue chaque fois de l’héroïne qui lutte pour l’affirmation de sa
personnalité et son émancipation en tant que femme, c’est-à-dire en tant que
personne dominée et physiquement fragile. La guerre est par ailleurs une école
d’émancipation pour les femmes, aussi bien parce qu’elles doivent travailler
pour suppléer le manque de main d’œuvre, les hommes étant partis au front, que
parce qu’elles vont aussi prendre leur part dans la lutte contre l’ennemi
commun[6].
Au-delà de ce point de vue très féministe avant l’heure qui
donne une large place au désir féminin, il y a le dépaysement de la guerre en
dehors de l’hexagone. Frédéric Dard s’était déjà intéressé au chaos matériel et
psychologique qu’engendre sur les populations les conflits militaires. La mort des autres[7], La crève[8] et Batailles
sur la route[9] et même
les premiers San-Antonio sont très marqués par cette réalité. Il y a donc tout
un pan de l’œuvre de Frédéric Dard qui s’apparente à une chronique des années
sombres de la Seconde Guerre mondiale[10].
Mais ici, il ne s’agit pas de la France et des Français, les trois romans se
passent à l’étranger, sans doute par un souci de ne pas ressasser les nombreux
témoignages qui avaient fleuri à la Libération aux étals des libraires et aussi
pour donner une touche d’exotisme à une population avide de s’informer sur ce
qui pouvait se passer ailleurs loin des difficultés matérielles de la
reconstruction. Appréhender la guerre dans ses dimensions internationales est
après tout une forme de mondialisation avant la lettre, c’est la conscience que
notre petit pays n’existe pas à l’écart de ce grand remue-ménage qui ravagea la
planète. La guerre est ainsi dépaysée dans le Pacifique, en Italie et en
Angleterre. Probablement si Frédéric Dard avait continué cette série, il se
serait intéressé au front russe qui n’a pas manqué d’épisodes dramatiques
auxquels les femmes furent abondamment mêlées. D’autres auteurs de la Pensée
moderne avaient illustré leur rôle en Allemagne ou en Pologne. Mais il faut le
rappeler avant toute chose : les autres ouvrages de cette collection
Tropiques ne valent pas vraiment qu’on s’attarde sur leurs qualités
littéraires, seuls ceux rédigés par Frédéric Dard nous paraissent sortir du lot[11].
Toujours très intéressé par l’histoire, contemporaine ou plus ancienne, il
s’est assez bien documenté pour l’ensemble de la trilogie, bien qu’il rappelle
en exergue de Guerriers en jupon que
son souci n’est pas l’Histoire avec un grand « H », mais plutôt de
raconter « des histoires humaine », une manière de faire redescendre
l’histoire vers le peuple, ce qu’il fera très bien et d’une manière
systématique dans L’histoire de France
vue par San-Antonio, publié en 1964 au Fleuve noir, ce sera aussi son plus
gros succès de librairie[12].
Le premier volume de cette trilogie, Passions de soldats, se passe un peu avant et au moment de
l’attaque nippone sur Pearl Harbor et son invasion des Philippines qui força
les Etats-Unis à rentrer dans la guerre. Il met en scène une belle jeune femme
d’origine philippine – « philippaine » écrit Frédéric Dard – mais
métissée[13], qui se
trouve embringuée bien malgré elle dans une sordide histoire d’espionnage à
laquelle elle ne comprend pas grand-chose. Ikko a, par amour, et non par
conviction politique, fait de l’espionnage pour le compte des Américains sans
trop y penser, comme un jeu qui prolonge ses relations sexuelles. Cependant à
Tokyo elle va se faire prendre par les redoutables services de renseignement
japonais qui la torturent et puis la retournent et qui vont l’utiliser comme un
des éléments leur permettant de prendre pied dans la capitale des Philippines.
Son agent traitant, Hiryu, va s’en servir, mais en même temps entretenir avec
elle une relation sexuelle sado-masochiste passionnée. Il l’emmènera à Manille
juste avant que les Japonais n’attaquent Pearl Harbor et les Philippines. Mais
son arrivée dans cette ville ne passe pas inaperçue, elle va être repérée rapidement
par les services spéciaux américains et être de nouveau incarcérée en tant
qu’espionne nippone, se retrouvant dans la même cellule que Dolorès avec qui
elle aura une relation sexuelle. Quand les Japonais débarquent, ils la
libèrent, mais le cruel Hiryu va en faire une fille à soldats dans un bordel où
elle partagera son triste sort avec Dolorès. La fin d’Ikko sera dramatique elle
paiera chèrement son irrésolution.
Ce roman est très étonnant, d’une part parce qu’il développe
un point de vue finalement assez documenté sur la Guerre du Pacifique,
notamment sur les hésitations des Japonais à attaquer les Russes ou les
Américains, puis optant pour cette seconde solution qui non seulement leur sera
fatale, mais qui sera aussi fatale aux armées allemandes qui espéraient que les
Japonais prendraient à revers les armées russes et leur permettrait ainsi d’avancer
plus vite avant d’être rattrapé par l’hiver. C’est un point qui fut longuement
discuté dans les années d’après-guerre où on aimait bien refaire la guerre en
essayant de comprendre les erreurs stratégiques des uns et des autres. Les
Japonais qui surestimaient sans doute leurs propres forces, étaient d’abord
motivés par la possibilité de mettre la main sur de larges réserves de pétrole
afin de pouvoir continuer leur projet impérialiste en Asie du Sud Est. C’est du
moins la thèse que défend Frédéric Dard, et c’est celle qui est devenue assez commune
aujourd’hui[14].
Le second point est que ce roman, à peine grivois dans sa
forme, peut être rapproché des œuvres du Marquis de Sade[15].
Il y a une parenté évidente entre Plaisirs
de soldats et Justine ou les malheurs
de la vertu publié en 1791[16].
En effet, Ikko s’est lancée dans l’espionnage du fait d’une passion amoureuse aussi
brutale qu’irréfléchie. Mais elle va être régulièrement punie pour s’être
laissée emportée par ses désirs. Et plus elle cherche à conserver une forme
d’honnêteté dans sa conduite, et plus elle est punie. Hiryu ne lui pardonnera
pas d’avoir éveillé en lui un sentiment amoureux au-delà d’une simple relation
sexuelle, le détournant de sa tâche principale de soldat, il la tuera
précisément pour cette raison. Si ce roman a un côté sulfureux, c’est sans
doute plus dans la mise en scène de ce principe sadien selon lequel l’honnêteté
ne paie pas que dans la description des scènes de sexe qui sont somme toute
assez retenues. Notez aussi que la relation qui se développe entre Ikko et
Dolorès à l’intérieur de la prison ressemble beaucoup à celle de Hal et Frank
dans Les salauds vont enfer, passant
de la méfiance à l’apitoiement et à une forme de relation amoureuse ambiguë. Le personnage d’Ikko sera une sorte de
matrice pour d’autres figures féminines comme par exemple Lili Pût dans Poison d’avril,
ou la vie sexuelle de Lili Pute qui date de 1985. Dans ce dernier ouvrage,
Frédéric Dard célèbre à la fois le métier de courtisane et celui d’espionne,
résultat d’un métissage bien pensé, une asiatique aux yeux clairs, au-delà
d’une logique politicienne.
Plaisirs de soldats est sombre et de nombreuses scènes se passent la nuit, renforçant le côté opaque d’une histoire d’espionnage aux contours assez mal définis. Le style est concis et met en valeur déjà cette capacité de Frédéric Dard à décrire des lieux et des situations avec une économie de mots remarquable. L’effort de réalisme apparait sous la plume de Frédéric Dard dans la manière dont il utilise des éléments qui font partie de l’histoire : par exemple, Ikko est embarquée sur le Kamikawa-Maru un porte-avions (en fait un porte-hydravions) qui a réellement existé et qui participa à toute la Guerre du Pacifique avant d’être coulé par la marine américaine en 1943. L’ensemble passe habilement du contexte général de la guerre, on a le décompte exact du nombre de bâtiments qui se dirigent vers Pearl Harbour, à l’intimité des destins individuels perdus dans celle-ci. Les scènes de sexe sont beaucoup plus suggestives que réalistes. C’est à la fois comme s’il y avait des choses dont on ne peut parler, et aussi que ce qui est caché est le plus attirant, forçant l’imagination du lecteur à trouver des réponses à des questions qui n’en sont pas. Ce n’est pas seulement une question de pudeur ou une manière d’éviter les foudres de la censure. C’est la manière de l’érotisme littéraire des années cinquante L’ensemble peut se lire aussi comme une déclaration de guerre entre les sexes. L’officier japonais s’enferme ainsi dans sa rigueur militaire suicidaire, et va se punir lui-même des sentiments qu’il découvre en lui.
« Lorsqu’il se mettait à faire l’amour, il
devenait terrible. Cela commença par des caresses très poussées, très savantes…
Puis, lorsqu’Ikko ne fut plus qu’une bête râlante, réclamant l’amour en
geignant, il entra en elle brusquement.
Ce fût une douleur atroce à cause de la blessure
interne qui lui avait été infligée par Naki, puis l’intense souffrance diminua
d’intensité, devint rapidement un bien-être vertigineux qu’en amant généreux,
Hiryu poussa jusqu’à l’ivresse.
Ikko criait de plaisir et le Japonais devait lui
mettre la main sur la bouche pour étouffer ses cris.
Lorsqu’elle s’arracha de lui, elle était morte,
saoûle de plaisir…
Elle se traîna jusqu’à son lit et s’y abattit à plat
ventre.
Elle l’avait eue, sa revanche ! »
Le second ouvrage de cette trilogie, Guerriers en jupons, se situe en Italie dans ce moment très particulier du basculement de ce pays vers la fin de la guerre et de Mussolini et la débandade des Allemands, le tout dans une ambiance qui rappelle, au moins pour le début La crève. Pia et sa fille Sylvana qui a eu une liaison avec un officier allemand, fuient Rome et la répression que les Américains et les partisans ne manqueront pas de faire peser sur elles pour leur collusion avec le régime fasciste. Elles se réfugient, après une longue errance, chez Edouardo, le père de Pia, qui vit dans un village isolé et tranquille au bord de l’Adriatique, croyant y trouver l’oubli. Mais ce calme est de courte durée, les partisans vont traverser le village pour tenter de tenir une position qui ralentira le regroupement des forces allemandes qui sont un peu en débandade. Les partisans sont faiblement armés, ils sont sur le point de se faire anéantir, seule leur foi en l’avenir les soutient encore. Il y a dans leurs rangs de nombreux morts et des blessés. Pia et Sylvana vont se porter à leur secours plus par compassion que par conviction politique. Le vieil Edouardo va guider le reste de la troupe des partisans vers une île difficile d’accès au milieu des Marais pour les mettre à l’abri, tandis que le curé héberge les blessés. L’inévitable se produit, Sylvana entame une liaison avec Névi, le chef des partisans dont elle admire la force et l’honnêteté. Le maire a fait le choix de les trahir par fidélité envers Mussolini, et a prévenu les Allemands. Névi va le tuer, c’est son devoir, même s’il comprend cette fidélité au Duce. Mais les Allemands arrivent, ils décident d’assiéger l’île, de la bombarder et de la brûler en représailles à cette rébellion. Il y a chez eux le dépit des vaincus : ils se vengent sur des pauvres villageois de leur incapacité à gagner une guerre qui leur était promise. Ils assassineront aussi Edouardo et le pendront à un crochet de boucher pour faire un exemple qui de fait n’attisera que la colère des Italiens contre eux. Alors que tout semble perdu, Sylvana revient avec une mitrailleuse et sauve par son héroïsme l’ensemble des rescapés. Ce faisant, elle se sera rachetée, et elle comprendra alors qu’elle n’aimait pas cet allemand pour lequel elle n’avait eu qu’une simple attirance physique déraisonnable.
La trame de ce second opus est plus conventionnelle, moins sulfureuse, quoiqu’elle vise à comprendre, si ce n’est à excuser, comme dans La crève, les attitudes déviantes qui mènent à la collaboration. Des trois ouvrages, c’est celui qui contient le moins de scènes légères, il s’intéresse plus au comportement de petites gens perdus dans un conflit qui les dépasse. Parfaitement construit, il est écrit dans ce style direct et sans fioriture propre à Frédéric Dard lorsqu’il ne cherche pas à faire de l’humour. On admirera les passages qui décrivent le mode de vie des paysans italiens, opposant le calme de la vie quotidienne du village au tumulte de la guerre qui va bientôt les rattraper. Lorsque Pia et Sylvana arrivent, on se doute qu’elles vont amener le malheur avec elles. Mais même si le prix sera élevé, Sylvana va se racheter, en même temps qu’elle découvre la nécessité de la lutte patriotique contre les Allemands, elle comprend que le véritable amour n’est pas cette sorte de passion contre-nature qu’elle a développée avec l’officier Allemand et que la solidarité nationale est une nécessité matérielle aussi bien que morale. Pia qui avait perdu son mari très tôt, était employée dans un ministère, ce qui explique qu’elle n’était pas du côté de la Résistance et plutôt encline à se ranger du côté de Mussolini allié d’Hitler. De même, le maire Filippi n’est pas forcément un mauvais homme, mais pour lui la loi et l’ordre c’est le gouvernement fasciste allié à l’Allemagne, il désigne donc les résistants comme des voyous, des terroristes. Notez que dans cet ouvrage, Frédéric Dard utilise le nom de Séruti pour le garde-champêtre, et Séruti est un nom qui lui servira beaucoup aussi bien pour les aventures de San-Antonio que pour celles de l’Ange noir, bien qu’en règle générale Frédéric Dard utilise ce nom pour des gangsters de haute volée, ici il s’agit d’un personnage plutôt sympathique[17].
Ses
terres étaient riches comme une poitrine de jeune femme. Il en avait cédé la
plus grosse partie à Zani, parce qu’il ne pouvait plus beaucoup travailler,
mais il lui restait encore un fameux lopin qu’il cultivait à la bêche…
La route passait à peu de distance de sa
propriété. Elle allait de Ravenne à Ferrare en contournant la Laguna de
Comacchio, et c’était précisément ce contour qui l’amenait à portée de la
maison…
Eduardo finissait de manger un restant de
soupe de la veille et se torchait les moustaches d’un revers de main lorsqu’il
entendit le ronron du car, au loin…
Cela voulait dire neuf heures. Ça faisait
des années que le car passait à neuf heures tapant ! Avant que Niocchi ne prenne le service,
l’horaire était moins rigoureux… Mais Niocchi avait une mentalité de chef de
gare ! Dans le fond, ça rendait service à tout le monde ! »
Enfin le troisième ouvrage de cette série est situé principalement en Angleterre et se terminera au Portugal, passant des bombardements londoniens du Blitzkrieg à une histoire d’espionnage digne d’un San-Antonio des débuts de la saga. Barbara Brendon s’est engagée dans l’armée britannique pour aider son pays à faire face à la guerre. Elle est fiancée à un jeune pilote de chasse, James, courageux quoiqu’un peu mou. Alors qu’elle ne travaille que dans les bureaux de l’administration à des tâches plutôt rébarbatives, elle va faire la connaissance d’Hervé Leroy, un jeune et fringant militaire français qui travaille avec le général De Gaulle. Bien que réticente, elle est encore attachée à James, elle va finir cependant par lui céder au milieu des bombardements qui l’ont épuisée nerveusement. Une grande passion sexuelle dévorante va s’ensuivre. Mais James est blessé et transporté à l’hôpital où elle va le voir, bien qu’elle se détache de plus en plus de lui. Cependant, Hervé sous le couvert d’une demande de service va faire en sorte que la naïve Barbara, déguisée en sergent de l’armée britannique, vole des documents secrets de première importance. Puis, il s’éclipse, laissant Barbara dans un profond désarroi. Bientôt Scotland Yard vient lui révéler qu’elle a été jouée, et qu’Hervé est en réalité un espion allemand du nom de Krasner qui s’est servi d’elle pour sa ressemblance avec une certaine Miss Temple, agent de l’IS. Morrisson, un autre agent de l’IS va l’emmener au Portugal pour retrouver la piste de Krasner, elle le démasquera, et elle l’abattra, se rachetant ainsi de sa légèreté.
Bien qu’il soit question de passion amoureuse et sexuelle
déclenchée par les horreurs de la guerre, les scènes précises sont très peu
nombreuses et suffisamment anodines pour ne pas tomber sous le coup de la
censure. Le portrait de Barbara est cependant très intéressant, parce que
l’homme qui éveille son désir, intervient au moment où les bombardements ne
laissent pas présager d’un avenir meilleur. Autrement dit cette passion
sexuelle représente une sorte d’instinct de survie dans la nuit épuisante d’une
guerre qui n’en finit pas, dans une Angleterre complètement isolée. Tout
rentrera dans l’ordre cependant, puisque Barbara retournera vers le triste
James et reprendra sa place dans l’armée. Le personnage de cette jeune femme
reste pourtant jusqu’au bout très ambigu, elle hésite à tuer l’espion allemand,
et manque même de mettre en grand danger l’agent Morrisson. La morale de
l’histoire est qu’il faut se garder de la passion et revenir à des valeurs
traditionnelles… mais qu’il est bien difficile de ne pas céder à ses propres
besoins physiques !
Quoique la quête de Krasner à Lisbonne soit assez invraisemblable, l’ensemble est très bien construit. Cette manière de reconnaitre un nazi planqué dans la péninsule ibérique sur des bandes d’actualité qui sans doute fait allusion à un événement réel relaté par la presse, sera reprise dans Fais gaffe à tes os en 1956 sous le nom de plume de San-Antonio. Frédéric Dard se range dans le camp du bien, il ne peut cependant pas s’empêcher de jeter un regard ironique sur l’Angleterre, présentant ce pays et ses habitants comme assez ennuyeux et bizarres, expliquant en creux l’attirance de Barbara pour le sulfureux et cruel Krasner qui est pourtant allemand – c’est un tic dont il ne se défera jamais. Ce qui permet de mieux comprendre pourquoi elle s’emmourache de celui qu’elle croit être un Français, le Français ayant cette réputation d’être un séducteur impénitent et donc supérieur dans les choses de l’amour aux malheureux britanniques mal dotées par la nature.
« Autrefois, elle aimait
l’automne. C’était une saison qui convenait parfaitement à l’Angleterre. Une
saison douce et triste comme elle. »
On notera une très forte parenté entre ce roman et La nuit des espions, la novellisation du film de Robert Hossein[18]. Non seulement on retrouve dans ces deux œuvres le jeu des fausses identités : Hervé est Krasner, mais on ne le sait pas tout de suite, tout comme les deux espions qui se rencontrent en France dans La nuit des espions ne savent pas qui ils ont vraiment en face d’eux, un espion britannique ou un espion allemand, mais en outre la description des dégâts causés par le blitz sur Londres est très semblable dans les deux récits. C’est comme si dans les deux cas la dissimulation des identités, ou leur dédoublement, aboutissait finalement à une plus grande sincérité des sentiments. En les dissolvant au-delà de ce qui les fait exister, à savoir les uniformes et le devoir.
Au passage on retrouvera un Higgins, comme dans d’autres San-Antonio, mais pour le reste la plupart des noms britanniques est plutôt fantaisiste.
« A
la lumière des incendies, il venait d’apercevoir son pavillon intact et son
premier mouvement avait été un mouvement d’égoïsme. Mais les autres le
rejoignirent et tous se turent, la gorge serrée par l’effroyable spectacle qui
s’offrait.
Vingt
points d’incendie au moins s’étaient déclarés alentour et il semblait, dans la
nuit, que la ville toute entière brûlait. Des maisons s’étaient effondrées,
modifiant la perspective. Les conduites d’eau crevées déversaient dans les rues
défoncées un flot bouillonnant qui ne cessait de monter…
On
entendait la corne des sapeurs-pompiers et les timbres grêles des ambulances.
Des gens s’interpellaient, d’autres criaient des choses qu’on ne distinguait
pas. Il y avait les lueurs bondissantes des lampes électriques… Et, par-dessus
tout cela, flottait une âcre odeur infiniment pénible ; une odeur de feu,
une odeur de mort qui est l’odeur même de la guerre… »
L’ensemble de ces trois romans forme une très belle unité, aussi bien stylistique que thématique, et il est assez étonnant que personne n’ait mis sérieusement cette série en valeur. Frédéric Dard visait comme toujours un public populaire, mais ces textes vont bien au-delà de la simple distraction parce qu’ils interrogent sur la place des hommes dans la guerre et celle des femmes à leurs côtés, tout en donnant un fond de vérité géopolitique à l’ensemble. Lui-même n’a jamais voulu faire grand cas de cette série, la laissant à la critique rongeuse des souris !
[1] La
réédition de cette série a été réalisée en 2017 au Fleuve noir.
[2] Il est
difficile de dire cependant qu’il s’agit d’un ouvrage de Frédéric Dard dans la
mesure où c’est bien Marcel G. Prêtre qui a amené le matériel, ses souvenirs,
les photos de ses voyages en Afrique.
[3] Bernard
Joubert, Dictionnaire des journaux été
livres interdits, Editions du Cercle de la librairie, 2007.
[4] Parmi
les auteurs publiés par cette collection, on trouve Jean Brochet, alias Jean
Bruce, qui avec le personnage d’OSS117 assurera le lancement de la collection
espionnage du Fleuve noir, avant de partir aux Presses de la Cité.
[5] Il y a
un second roman érotique d’Alphonse Boudard, Parties fines, paru à la CPE en 1957 sous le nom de Luc Boulay. Ces
deux ouvrages sont très difficiles à trouver et mériteraient sans doute d’être
réédités car ils représentent le style de Boudard avant l’écriture de ses
grands romans qui commenceront à paraître à partir de 1962.
[6] Mechtild
Gilzmer, Les femmes dans la Résistance en
France, Editions Tallandier, 2003.
[7] Optic,
1945, réédition, Fayard, 2003.
[8] Confluences, 1946, réédité au Fleuve noir en 1989.
[9] Editions
Dumas, 1949, réédité chez Fayard en 2004.
[10] En
1985, il publiera une nouvelle Dolfy, diminutif
d’Adolf Hitler, sous le nom de
San-Antonio, dans Louis Bourgeois, Frédéric Dard, qui suis-je ? La manufacture, 1985.
Le dernier hors-série signé San-Antonio, Le
dragon de Cracovie, Fleuve noir, 1998, reprendra d’une manière décalée le
personnage d’Adolph Hitler. Sous le nom de Frédéric Dard, il publiera Une gueule comme la mienne, Fleuve noir,
1958, qui traite du retour d’un ancien collaborateur en France après avoir
passé plusieurs années en exil.
[11] Si on
s’est beaucoup intéressé à cette série, c’est qu’on pensait y trouver d’autres
ouvrages sous pseudonymes de Frédéric Dard. Call
girl 08-022, ouvrage publié de manière anonyme, lui a été un moment attribué, mais justement les différences
stylistiques me laissent à penser que c’est une erreur.
[12] Voir
aussi Benoît Garnot, L’histoire selon
San-Antonio, EUD, 2018. Cette passion pour l’Histoire est bien plus large
qu’on ne le pense souvent : en effet, la saga du commissaire San-Antonio
peut également se lire comme un livre d’histoire, celle de la seconde moitié du
XXème siècle de la France, avec son évolution politique, mais aussi celle
de ses loisirs et de ses plaisirs culinaires !
[13]
Frédéric Dard, notamment sous le nom de San-Antonio, célébrera très souvent les
vertus du métissage, comme si celui-ci renforçait les qualités humaines, à
l’inverse de Louis-Ferdinand Céline qui n’y voyait qu’une dégénérescence de
l’espèce.
[14] On la
retrouve par exemple chez l’historien marxiste Eric J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes, histoire du court XXème
siècle, Editions Complexes, 1999.
[15] La
dernière partie de l’œuvre de Frédéric Dard sera peut-être encore plus
explicitement sadienne, que ce soit avec La
nurse anglaise ou Les soupers du
Prince, où le crime sera décrit comme une finalité morale en soi.
[16] Il
existe de nombreuses éditions de cette œuvre plusieurs fois remaniées, je me
réfère à l’édition de Jean-Jacques Pauvert publiée en 1957.
[17] Dans le
film Action immédiate de Maurice
Labro, dont l’adaptation est de Frédéric Dard d’après un roman de Paul Kenny,
on trouvera encore un autre Séruti. Ce nom d’origine italienne est dérivé de
Cerruti, mais on sait que Frédéric Dard a toujours été un peu fâché avec les
noms d’origine étrangère.
[18] Ce
roman est signé Robert Chazal, mais son style laisse à penser qu’il a été écrit
par Frédéric Dard. Sa première femme, Odette Damaisin, l’avait d’ailleurs
confirmé.
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