Lionel Lecœur, Ferency et moi, Le dilettante, 2021

 

Le nom de Ferenczi est associé à l’explosion de la littérature populaire avant la Seconde Guerre mondiale. Joseph Ferenczi était né en Hongrie, d’origine juive, il partit à Paris pour conquérir le monde de l’édition. Il besogna dans le petit commerce du livre, avant que de fonder sa propre maison d’édition. Celle-ci était orientée vers les classes populaires, du moins dans un premier temps, et tentait de profiter de l’explosion de la demande, dans la mesure où le livre en tant que loisir populaire était un loisir sans concurrence. Il eut plusieurs procès pour avoir publié des ouvrages grivois, il fit même une fois faillite avant de se reprendre. Quand Ferenczi se lance dans ce commerce, il ne peut craindre ni la concurrence du cinéma, ni celle de la radio. Il va multiplier les collections peu onéreuses, déclinant cette littérature populaire par genre et sous-genre, sentimental, aventures, policier. Il paye ses auteurs à la ligne. Mais il va se diversifier par la suite, il va débaucher des auteurs qui deviendront célèbres comme Jean Giono, Colette, Francis Carco ou encore Joseph Kessel et Georges Simenon. Au faîte de sa puissance, développera une imprimerie moderne à Montrouge qui obligera en quelque sorte les autres maisons d’éditions à travailler avec lui. Il se trouve donc à un carrefour, entre la littérature de gare et la littérature qui a pignon sur rue et qui est appréciée de la critique. Il décédera en 1934, effondré devant la montée de l’antisémitisme. Entre temps il aura tout de même bâti une fortune. 

Ses concurrents le détestaient, que ce soient les antisémites Fayard ou Grasset qui ne se priveront pas de remarques antisémites sur lui, ou même la maison Gallimard. L’Occupation de la France par l’Allemagne et le régime vichyste amèneront la spoliation de son entreprise, et les fils de Joseph devront s’enfuir en zone non occupée. Il est probable que sans cela, ainsi que le souligne Lionel Lecœur, sa maison d’édition serait devenue l’égale de Gallimard, de Grasset ou de Fayard. L’aryanisation de la maison Ferenczi qui deviendra Les éditions du livre moderne, a été menée par Jean de la Hire. Celui-ci avait été embauché par Ferenczi lui-même qui lui assurait ainsi des revenus confortables, publiant sous un grand nombre de pseudonymes. Mais Jean de la Hire, dont le véritable patronyme était Adolphe d'Espie, était un homme cupide, il devint collaborateur pour tenter de s’approprier l’entreprise de Ferenczi. Il en devint le maître et se vota des émoluments princiers. Il échappera par miracle aux foudres de l’épuration. Il avait cependant développé des romans fantastiques et de science-fiction avant la lettre. Après la guerre, malheureusement les descendants de Joseph Ferenczi n’arriveront jamais à relancer vraiment cette maison qui fermera ses portes en 1966. 

Le petit livre de Lionel Lecœur raconte cette histoire qui est aussi une partie de l’histoire de l’édition en France. Au fond Ferenczi sera le pont entre la littérature populaire et la grande littérature, et il donnera aussi en quelque sorte une légitimité à la littérature de gare. L’auteur de ce petit livre mêle à la saga des Ferenczi sa propre existence puisqu’il nous raconte que par le biais de sa femme il serait lointainement apparenté à Ferenczi ! On ne peut pas dire que ce soit là le plus intéressant de cet ouvrage. Mais enfin, c’est à la mode pour un auteur que de s’immiscer dans un récit qui ne le concerne pas. Il y a des passages assez intéressants, comme le développement de la relation entre Colette et Joseph Ferenczi ou celle plus relâchée entre Georges Simenon et lui. La couverture s’est saisie du logo de la maison Ferenczi, ce logo à la fois très moderne dans sa conception, et très populaire. Il développa un des premiers les illustrations de ses romans souvent imprimés sur du mauvais papier. Mais ces illustrations étaient tout de même réalisées par des grands artistes, c’était des gravures sur bois. Fayard faisait de même[1]. Cette manière de donner des images au milieu d’un roman sera rapidement abandonnée après la Seconde Guerre mondiale. Notez encore que Ferenczi fut un des précurseurs du livre de poche qui allait au début des années cinquante révolutionner l’usage de la culture en donnant des textes de qualité pour un prix très modique. Parmi les raisons qui ont fait que les Français ont adopté le livre de poche dans ses différentes déclinaisons, au-delà du prix, il y avait la possibilité de le transporter facilement, de le lire à peu près n’importe où, dans le métro, ou même en marchand ! 

Georges Duhamel, Le Prince Jaffar, bois originaux en couleurs de Jean Moreau, Le Livre Moderne Illustré no 153, Ferenczi, 1932 ; François Mauriac, Le Fleuve de feu, d’après les bois gravés par Clément Serveau, Le Livre Moderne Illustré no 38, Ferenczi, 1926 ; Francis Carco, Les Innocents, bois originaux de Dignimont, Le Livre Moderne Illustré no 7, Ferenczi, 1924 ; Francis Carco, Scènes de la vie de Montmartre, bois originaux de Souto, Le Livre Moderne Illustré no 324, Ferenczi, 1939



[1] Jean-Michel Galland, « Les gravures sur bois des collections Fayard (Le Livre de demain) et Ferenczi (Le Livre moderne illustré) », in, Nouvelles de l’estampe, 254, 2016.

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