Catherine Girard, In violentia veritas, Grasset, 2025

Georges Arnaud, de son véritable nom Henri Girard, est un écrivain qui dans les années cinquante a obtenu beaucoup de succès, notamment avec Le salaire de la peur qui fut adapté de très belle façon au cinéma par Henri-George Clouzot en 1952, le film obtint un succès mondial et une Palme d’Or au festival de Cannes. Sa vie avait été entachée d’un procès mémorable pour l’assassinat de son père, de sa tante et d’une domestique. Un grand crime affreux ! Ce drame se passait en 1941 au château d’Escoire, en pleine décomposition de la France, suite à la défaite de 1940. Malgré un faisceau de présomptions important, il sera acquitté grâce à Maurice Garçon, avocat célèbre de cette époque. En 2017 Philippe Jaenada avait fait éditer un récit de cette affaire intitulé La serpe chez Julliard en 2017. Ce livre avait eu du succès, obtenant au passage le prix Femina. Philippe Jaenada, après une longue enquête, endossait l’idée que Georges Arnaud était innocent de ce triple meurtre. Il fait ça pour chacun de ses livres, avec plus ou moins de succès. Par principe tous les sujets auxquels il s’intéresse, tel un commentateur judiciaire, sont réputés innocents. Cependant quand j’avais lu La serpe, je n’avais pas été convaincu par ses arguments. Au contraire, avec les éléments mis en avant par Jaenada, je pensais que Georges Arnaud était bien coupable. Puis en 2021 paraissait La serpe rouge, récit de Nan Aurousseau et Jean François Miniac[1] qui concluait à la culpabilité de Georges Arnaud. Ce livre passa assez inaperçu, par rapport à celui de Philippe Jaenada qui est abonné à concourir pour les prix littéraires de l’automne. 

L’ouvrage de Catherine Girard, sa propre fille, va en réalité confirmer la culpabilité de Georges Arnaud dans ce triple meurtre. C’est lui-même qui lui aurait avoué ce lourd secret. C’est autour de cette révélation que Georges Arnaud lui aurait faite en 1976 ou 1977, qu’est bâti l’ouvrage. Cependant cette affirmation ne va pas de soi. D’abord parce que son père était un grand menteur, ce que démontre à l’envie l’ouvrage de Catherine Girard. Fils de famille dévergondé, il vivait aux crochets de sa famille et la rançonnait pour se payer ses fantaisies sans jamais travailler, ni faire quelque effort pour subvenir à ses besoins. Sa parentèle était en effet très riche, elle possédait de la terre, un château et des biens immobiliers notamment à Paris dans un des quartiers les plus chics. Le motif de ce triple crime est assez simple, le fils dévoyé voulait que son père et sa tante vende le château afin de pouvoir utiliser l’argent de cette vente, et ainsi d se marier avec une jeune femme récemment rencontrée, alors qu’il n’était pas encore divorcé. Catherine Girard met en valeur l’idée d’une longue et minutieuse préméditation. Et je dois dire que le portrait que dresse sa fille n’est guère avenant. C’est un personnage antipathique au possible arrogant et dépensier, faux rebelle comme en n’en trouve que dans la haute. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir aimé sa littérature, au point qu’on peut se demander si la littérature n’a pas servi à Georges Arnaud à une manière de rédemption. Par la suite il manifestera un engagement de gauche pour l’indépendance de l’Algérie. Les tenants d’une innocence de Georges Arnaud, Philippe Jaenada et le fils de Georges Arnaud, Henri Girard, évidemment contestent l’ouvrage de Catherine Girard. Mais ils n’ont pas d’élément sérieux pour lui faire un procès ! Grasset disait que ces disputes nuisaient à la promotion du livre qui existait avant tout par ses qualités littéraires. C’est totalement hypocrite. Ces querelles ont au contraire permis au livre de se mettre en valeur. On remarquera au passage qu’elle ne cite jamais l’ouvrage de Philippe Jaenada, on sent qu’il y a un conflit entre les deux auteurs. Mais Jaenada avait eu aussi des problèmes avec la sœur de Bruno Sulak pour le livre qu’il avait écrit sur ce grand bandit[2]. Cette thèse de la culpabilité de Georges Arnaud dans le triple meurtre du château d’Escoire, n’est pas nouvelle, elle avait été déjà portée par un des voisins de cellule de Georges Arnaud qui lui en aurait fait la confidence. Puis ensuit par Gérard de Villiers, le créateur de la série SAS, qui disait la tenir de Georges Arnaud lui-même qui lui aurait fait des aveux lors d’un séjour en Algérie où l’auteur du Salaire de la peur vivait ! 

In violentia veritas » de Catherine Girard : une enquête familiale par-delà  le bien et le mal

Catherine Girard a sans doute le tort de construire une sorte de psychanalyse de son père, et suivant l’adage selon lequel les chiens ne font pas des chats, elle prétend que du point de vue de son caractère, elle suit les chemins de la rébellion de son père, les crimes en moins bien entendu. Ce qui fait que le récit de la vie de Georges Arnaud va être construit en parallèle avec son propre parcours. Cet effet de miroir est un peu pénible à suivre, mais elle avance ainsi afin de donner un crédit à ses thèses. Pauvre enfant de riches, il a souffert de la violence de son père qui avait acquis celle-ci en faisant la Grande guerre. Elle va donc outrepasser ses droits si je puis dire, en distribuant aux personnages de ce drame des réflexions et des introspections qu’elle leur imagine. Elle utilisera aussi la correspondance de son père, de son grand-père et de quelques autres pour asseoir ses dires. Autrement dit si Georges Arnaud est coupable, ce n’est pas son caractère qu’il faut incriminer, mais l’environnement et les valeurs réactionnaires portées par les familles de la haute société. Le père de l’écrivain qui avait été traumatisé par la Première Guerre mondiale, serait devenu hyper violent et il aurait transmis cette violence à son fils. Le fait que sa mère possessive soit aussi décédé très tôt, n’a pas arrangé les choses. C’est donc une plaidoirie pour des circonstances atténuantes, mais pas pour une absence de culpabilité sur le plan formel. Évidemment on peut toujours dire qu’on ne nait pas criminel, mais qu’on le devient en fonction des circonstances, mais on pourrait dire exactement la même chose des innocents, ce sont aussi les circonstances qui les fabriquent ! Beaucoup d’enfants de grandes familles ont vécu une enfance plus ou moins triste, plus ou moins violente, sans pour autant devenir des criminels. Plus intéressant dans le travail d’écriture de Catherine Girard, c’est l’usage qu’elle fait de la correspondance de son père avec son grand-père et aussi quelques autres protagonistes de cette affaire, mais aussi les rapprochements qu’elle tirera de cette affaire avec les romans mêmes de Georges Arnaud. 

Adresse Georges ARNAUD, sur ses pas - Les célébrités du 19e et 20e siècle

Le château du drame 

Beaucoup de critiques ont vanté les qualités littéraires de l’ouvrage de Catherine Girard, Le monde notamment. Sur le plan de l’écriture – c’est son premier livre – c’est plutôt médiocre, très répétitif, et pour se donner du style, elle use de formules boursoufflées. La simplicité n’est pas au rendez-vous, on croirait un peu le vocabulaire des productions Harlequin. Le sujet est passionnant bien entendu, mais au lieu de 352 pages, elle aurait pu en faire 150 sans qu’on perde en intensité. La prose manque de fluidité. On lui conseille pour son prochain ouvrage de relire ce qu’elle écrit à haute voix, afin d’insuffler un peu de musique. L’ensemble est articulé sur l’idée que si son père est bien coupable d’un triple meurtre, mais il a des circonstances atténuantes dans son histoire familiale. Ici se pose la grande question de savoir pourquoi le monde de l’édition se rabat sur des sujets bien réels en faisant passer des témoignages ou des récits d’enquête judiciaires pour de la littérature. Cette volonté de coller à son sujet, tout en se démarquant pour se donner du style, aboutit à son inverse. Le plus souvent on croirait lire de vieux numéros de Détective. C’est un peu comme si derrière ces histoires inspirées d’une réalité brutale et sanglante, l’écrivain démissionnait de son époque sur laquelle il n’a plus grand-chose à dire. 

Extraits 

« Là où chez l’homme les sens s’emportent à la moindre suggestion, chez la femme ils s’inscrivent dans un mouvement ancré bien plus profondément. Ainsi l’homme dissémine ses millions de spermatozoïdes là où la femme avec un seul ovule blotti au fond d’elle-même. Dès que l’on touche aux états d’âme que l’odyssée amoureuse traîne derrière elle comme une comète sa pluie de lumière, l’homme voit sa vigueur et sa force démultipliées. Seul maître à bord de son vaisseau, il doit fournir assez de puissance à ces millions de petits lui-même pour leur faire prendre un envol dont l’issue incertaine est une chance et une seule vers l’existence. »

« Bras en croix, sous une pluie de mots effervescents qui jaillissent de ses lèvres de corail, les premières notes d’une mélodie des sens s’échappent telles des bulles dont chaque explosion est un éclat du cœur. L’émoi infuse en eux l’ivresse exquise. »



[1] Moissons Noire, 2021.

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/philippe-jaenada-sulak-julliard-2013.html

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les amants traqués, le nouveau roman d’Alexandre Clément à paraître

Frédéric Dard, Romans de guerre érotiques

Littératures