L’errance de Georges Navel (1904-1993)
Georges Navel est une figure des plus singulières de la littérature prolétarienne. Trente-six métiers, trente-six misères, solidaire de sa classe d’origine, il ne cherchera jamais à devenir autre chose que lui-même. Il venait d’une famille très pauvre le dernier des treize enfants. Ce qui voulait dire que dès le plus jeune âge il lui a fallu trouver à employer ses bras pour apporter son écot à la famille. Mais évidemment l’école ne lui plaisait pas vraiment, il n’aimait guère être enfermé. Du reste il rejetait le fait de travailler dans un bureau comme employé aux écritures. Car non seulement il aurait trahi sa classe, mais il aurait aussi trahi son corps qui voulait créer quelque chose de vrai. Ce fut donc un parfait autodidacte qui ne s’est guère éloigné de sa classe. Ce n’était pas un ignorant, autodidacte, il avait beaucoup lu. Verlaine et ses poèmes mélancoliques semblent avoir été une étincelle décisive dans sa volonté d’écrire. C’est un esprit curieux qui aime apprendre aussi bien des métiers différents que des mondes singuliers, il savait aussi l’importance qu’il pouvait y avoir à ouvrir un livre comme à savoir s’occuper d’une ruche. Bien qu’ouvrier, son père, d’origine rurale, hésite entre conformisme et conscience de classe, lui non. Comme son frère Lucien il va s’orienter vers une pensée libertaire, optant résolument pour la révolution sociale et la lutte contre la misère et les inégalités, chose qu’il connait intimement. Il aime la fraternité ouvrière, en même temps que la solitude. Et assez rapidement il ne croit plus vraiment qu’il verra de son vivant quelque chose qui ressemble à une vraie révolution sociale. Ce qui ne l’empêche pas de la souhaiter, et d’appuyer les mouvements de grève quand il y en a. il ne trahira jamais sa classe d’origine.
Il se retrouvera d’ailleurs en Espagne pour combattre un bref moment durant la guerre civile contre les putschistes de Franco, dans les rangs des anarchistes qu’il décrit comme des hommes ordonnés, intelligents et motivés, mais relativement désarmés. Il refusera de se fixer, homme du Nord-Est, attiré par le soleil, il rêvera un moment même de l’Algérie où il fut envoyé durant la guerre de 14 en tant qu’enfant de réfugiés, lors de l’occupation prussienne de la Moselle. Il errera donc entre Paris, la Provence, l’Est de la France, sans jamais se fixer, même pour cette femme Sylvie dont il fut très épris. Certains l’ont comparé à Jack Kerouac ou aux beatniks. Je crois que ce n’est pas juste. D’abord parce qu’il vit de son travail manuel au jour le jour, mais il est plus proche de la nature que des paradis artificiels. Il est de la race des anarchistes buveurs d’eau, même si ici et là il lui arrive de trinquer à l’amitié. Et surtout, contrairement à eux, il ne passe pas son temps à faire la fête, il ne déteste pas travailler, même s’il ne veut pas être exploité. Dans la longue liste des écrivains prolétariens, Navel est original de par l’importance qu’il accorde au corps qui travaille. Il est ainsi assez proche du Giono première manière, surtout lorsqu’il parle des travaux agricoles qu’il connait et qu’il pratique en se confrontant à l’espace et au soleil. Il était assez grand, solide gaillard, fier de son corps et de sa force, d’un caractère pas commode. Très viril donc en ce sens. Ce n’est pas une petite nature. Mais cela ne l’empêche pas d’être aussi un rêveur frappé de mélancolie ponctuellement, il fera même, à la sortie de l’adolescence, une tentative de suicide ratée qui lui remettra les pendules à l’heure. Il gardera pourtant cette idée de suicide, longtemps par devers lui. Il est porteur de nombreuses ambiguïtés qu’il ne cache pas. D’abord entre la ville et la campagne, il ne peut choisir. Cette opposition qu’il vit à travers ses errances, révèle son ambiguïté profonde. Il aime le travail agricole pour les silences, les rapports à la nature, au soleil qui tanne la peau et renforce les muscles. Mais il aime aussi l’usine pour la précision du métier ouvrier, la domination des métaux et l’usage des outils, la concentration qu’il y faut, et les amitiés, même si l’air y est malsain et qu’il y manque de lumière. Et puis la ville facilite la recherche d’un emploi quand on en manque, il y est aussi plus facile de rompre sa solitude. De même il aime les longues discussions avec les compagnons, la puissance du collectif, mais aussi paradoxalement la solitude qui vous renvoie à ce que vous êtes le plus fondamentalement, égaré dans le grand Univers.
Qu’est-ce que pour lui l’écriture[1] ? Certainement pas un métier ou une manière de gagner sa vie. En bon écrivain prolétarien, il n’essaiera jamais à s’imposer dans le monde des lettres, alors que son premier ouvrage avait eu de bonnes ventes. Ces livres, parfois sous-titrés roman, ou récit, racontent toujours la même chose, sa propre vie, mais cependant ils sont tous assez différents. Il ne commence à publier qu’en 1945, ce sera Travaux, c’est une suite de petits chapitres qui, comme le titre l’indique, évoque les différents emplois et métiers qu’il a pu occuper[2]. Cette litanie n’est pourtant pas un simple catalogue, elle trace le portrait d’un homme qui ne poursuit pas un but, mais une démarche, celle de devenir libre, car la liberté n’est jamais acquise. L’idée est de décrire ce rapport particulier entre le corps individuel et le corps collectif. Il y trouve une logique forte entre l’action de l’homme et celle de la nature. Comme souvent chez les écrivains prolétariens, il décrit, il décompose les gestes. Si cette description donne du style, elle donne aussi du sens. Il n’ignore évidemment pas l’exploitation du travail dans le système capitaliste, les longs horaires et les salaires de misère. Mais il regarde bien au-delà. D’abord parce que la contrepartie de l’exploitation de l’ouvrier ou du paysan sans terre, c’est la révolte ou la révolution. Georges Navel aime la révolte qui, même si elle a des raisons objectives, a une valeur en elle-même. Les déceptions sont nombreuses, et renvoie souvent l’individu à sa solitude. Dans Travaux, dominent les impressions dans l’exercice du métier et les relations sociales qu’on devine, sont poussées à l’arrière-plan, bien qu’elles existent.
Parcours, sous-titré « roman » et publié chez Gallimard, est plus proche de la biographie traditionnelle, les origines, la famille, le travail très jeune, etc. Navel a une approche plus sociale de sa propre vie. Il décrit par exemple les conflits à l’intérieur de sa famille, d’une manière un peu plus précise les liens de camaraderie qu’il arrive à tisser. L’aspect psychologique prend plus d’importance que dans son premier ouvrage, il nous fait part de ses états d’âme, de ses incertitudes et de ses doutes, approfondissant notamment la question de la révolution sociale à laquelle il ne croit rapidement plus beaucoup. Ça lui pose un problème parce que le militantisme est un élément structurant de l’équilibre d’un ouvrier, et vous en éloigner est une forme de solitude pas toujours facile à supporter. Dans Parcours, Navel va jouer des oppositions, ces oppositions existaient déjà dans Travaux, mais ici, elles sont centrales. Il y en a deux principales. D’abord l’opposition entre le Nord-Est dont il est issu, et le sud de la France, l’Espagne et même l’Algérie, soit l’opposition de la pluie et du soleil qui tanne le cuir. Cette opposition a un rapport avec son idéal de liberté. En recherchant le plein air et le soleil, il s’éloigne consciemment de ses racines et de ses origines. Il devient un électron libre communicant avec les forces de la nature. Mais l’Algérie et l’Espagne marque un engagement très à gauche, que ce soit pour la prise en compte des méfaits de la colonisation, il signera d’ailleurs plus tard le Manifeste des 121, ou bien sûr en se rangeant du côté des anarchistes en 1936 en Espagne.
L’autre
opposition c’est celle qu’il y a entre la ville et la campagne, entre le monde
bouillant de l’industrie et de la foule et celui de la ruralité. Les deux
mondes apparaissent tout autant difficiles, et Navel ne choisira pas. C’est sa
liberté, car il est un individualiste forcené, même si ici et là il plonge avec
bonheur dans les formes collectives de relations sociales. Un temps il sera
encarté au PCF, question d’efficacité dans les luttes, et il rejoindra le
journal L’Humanité à qui il donnera des textes et où il travaillera
comme correcteur, une autre spécialité qui va s’ajouter à la longue liste des
métiers exercés. Passages est son dernier livre[3]. Son style a évolué, il
est plus ample, moins sec, plus traditionnel si on peut dire. Et si dans les
deux volumes précédents il ne s’épanchait guère sur ses relations amoureuses,
ici il en sera plus prolixe. Et nous voyons apparaitre une nouvelle contradiction,
entre sa recherche d’une famille, avec femme et enfants, et son désir de
liberté et d’errance. Car si très souvent il dut changer de métier pour des
raisons économiques et d’incompatibilité d’humeur avec sa hiérarchie, il avait
aussi une grande propension à ne pas s’enraciner. Passages sera donc une
autobiographie plus traditionnelle, respectant assez bien la chronologie de sa
vie, alors que jusque-là ses récits restaient assez discontinus dans la
juxtaposition de situations et de faits. Ce dernier ouvrage est moins
descriptif que méditatif, il prend un grand recul sur ce qu’a été sa vie. Il
est moins centré sur sa personne que sur son entourage et sur sa famille. C’est
plus éclaté, plus choral, avec un luxe de détail sur la vie sociale de sa
parentèle ou même de ses voisins. Du
reste c’est son plus gros livre, mais contrairement aux précédents, il ne sera
pas découpé en petits chapitres, c’est un flot continue dans la succession des
générations. Il y a toujours le même souci de tirer une forme de poésie d’un
langage simple qui s’accommode d’une vision simple des choses de la vie. Dans
cet ouvrage il détaille aussi ses premières expériences avec le monde du
travail. C’est parfois bien douloureux.
« À l’atelier, j’étais le
seul gamin. Sans la présence de mon frère ou des ouvrières, il est probable que
j’aurais eu à subir le baptême d’une brimade si humiliante que j’aurais
aussitôt décampé. Il n’était pas rare ailleurs que les adultes les plus
farceurs empoignent un gamin, le flanquent sur un établi pour déboutonner sa
braguette et lui enduire le « moineau » d’une couche de graisse ou de
cirage. Les traditions se perdent, la pratique était moins fréquente. La menace
« Ramène pas ta fraise, morveux, sinon on va te passer la bitte au
cirage » était rarement suivie d’exécution. Ceux qui l’appliquaient aux
plus jeunes impétrants avaient pour la plupart subi ce genre de
traitement » Passages, Gallimard, 1982
Georges Navel en 1980, à sa table d’écriture
L’ensemble de l’œuvre de Georges Navel forme aussi une formidable leçon d’histoire, histoire vue du côté des petits et des sans-grades. Car une partie de l’errance de Navel est déterminée par la Première Guerre mondiale, l’entrée des Allemands en Moselle l’obligeant, lui et sa famille à déménager sur la région lyonnaise, le petit Georges faisant un passage finalement assez bref en Algérie en tant qu’enfant réfugié de guerre. Et encore la Seconde Guerre mondiale le verra rejoindre le service de la DCA dans les Ardennes, puis une usine de fabrique d’armement. C’est un auteur constamment réédité, toujours avec de faibles tirages, mais jamais oublié, avec un style clair et efficace, une manière de tirer une forme de poésie méditative de cette vie d’errance
[1] Georges Navel, « Le travail d’écrire », Les Lettres
Nouvelles, avril
1959.
[2] Il
existe aujourd’hui chez Folio deux éditions de ce texte, l’une complète qui
porte ce titre, et l’autre réduite et inutile qui s’intitule En coupant les
foins et autres travaux et qui sélectionne bêtement seulement quelques
chapitres, sans ordre et sans logique, ce qui rompt avec le projet de Navel.
[3]
Publié initialement en 1982 chez Gallimard, il est aujourd’hui réédité chez L’échappée,
avec une belle préface de Roméo Bondon.
Commentaires
Enregistrer un commentaire