Louis-Ferdinand Céline, Interview avec Claude Sarraute (Le Monde, 1er juin 1960)
Aujourd’hui
il est de bon ton de dire que Céline était un génie, qu’il a tout inventé dans
le roman moderne, on ressort tous ses vieux brouillons chez Gallimard dans des
versions un peu douteuses et traficotées, Guerre, Londres, La volonté du Roi
Krogold, La légende du Roi René. La vérité est toute autre, l’aura de
Céline est le résultat d’une campagne de relations publiques de la part de
Gallimard, campagen à laquelle Céline se prêtait volontiers, jouant
simultanément les prophètes, les misérables ou les stylistes qui ont beaucoup
réfléchit à la question. Cette posture convient très bien à ceux qui ne veulent
pas autre chose que de discuter de la forme. Philippe Sollers, décédé
récemment, trouvait que Bagatelles pour un massacre était un texte sans
doute politiquement douteux, mais il jugeait que le style était jubilatoire et
grandiose. Voici donc une interview de Céline, effectuée par Claude Sarraute,
alors journaliste au Monde. Cette dernière nous a quitté il y a peu.
Certes il n’y a rien qu’on ne sache déjà de Céline, mais cela va nous permettre
de le commenter dans ses men songes et dans ses gémissements, et surtout nous
rendre compte de quelle complaisance Céline a profité pour entamer sa
réhabilitation.
Guidée par les instructions qu'elle me lançait de sa
fenêtre, je pénétrai seule il y a un an passé dans la pièce ou Céline, trop
fatigué pour venir à mes devants, se préparait en fulminant au supplice de
l'interview. Pièce à vivre, capharnaüm encombré de meubles nécessaires :
divans, tables, coussins. Dans un coin la cage de Coco, dans l'autre le plateau
du petit déjeuner : " Je n'ai rien à bouffer ". Bardamu ne quitte
déjà plus ou presque plus son fauteuil : " Je vais crever. Je suis un grand
malade, moi, madame, gazé à 80 %. " Dans ce corps, dans ce visage
d'anachorète raviné, blanchi, le regard est resté fulgurant. Regard où se
mêlent méfiance, agacement et fureur. Il faudra oser lui parler de son œuvre
pour que le regard s'apprivoise, se détende, qu'il y passe l'expression
rassérénée de qui sent qu'il " peut y aller ".
Louis-Ferdinand Céline avait naturellement – dans le
verbe comme dans ses écrits - le ton torrentiel, flot douloureusement
tumultueux charriant la rancœur, le dépit, la rage, le dégoût et une sorte de
lucidité tranchante dans l'humour. Le tout destiné à divertir la galerie. Car
Céline n'était pas dupe de lui-même. Il y avait des mots-clés : Stalingrad, la
civilisation blanche, les juifs, Gallimard, Sartre, l'Académie, la pèche à la
ligne, qui appelaient immédiatement le couplet. Et, le numéro terminé, la rêverie
reprenait son cours momentanément assagi pour parler de lui-même et de ce sacré
besoin d'écrire :
« Écrire comme je le fais, ça n'a l'air de rien...
mais c'est d'une difficulté qu'on n'imagine pas... c'est horrible... c'est
surhumain... c'est un truc qui vous tue le bonhomme. »
– Qu’est-ce que
je pourrais bien vous dire ? Je ne sais pas comment faire pour plaire à vos
lecteurs. C’est des gens avec qui il faut être gentil... il ne faut pas les
brutaliser. Ils aiment qu`on les amuse sans qu'on les offusque. Bon... parlons.
Un auteur n`a pas tellement de livres en lui. Le Voyage au bout de la nuit,
Mort â crédit, ça aurait suffi sans cet avatar que j'ai subi... ça m’a
donné de nouveaux sujets. J’étais là-dedans par curiosité. La curiosité ça
coûte cher. Je suis devenu chroniqueur, chroniqueur tragique. La plupart des
auteurs cherchent la tragédie sans la trouver. Ils se souviennent de petites
histoires personnelles qui ne sont pas la tragédie. Vous me direz : les Grecs.
Les tragiques grecs avaient l’impression de communier avec les dieux... alors,
bien sûr... Dame, on n'a pas tous les jours l’occasion de téléphoner aux dieux.
Et pour vous, le
tragique de notre temps ?
– C’est Stalingrad. Ça, comme catharsis ! La chute de Stalingrad c’est la fin de l’Europe. Il y a eu un Cataclysme. L’épicentre c’était Stalingrad. Là on peut dire que c’était fini et bien fini, la civilisation des Blancs. Alors tout ça, ça a fait du bruit, des bouillonnements, des fusées, des cataractes. J’étais dedans... j’en ai profité. J’ai utilisé cette matière, je la vends. Évidemment je me suis mêlé d’histoires - les histoires juives - qui ne me regardaient pas, je n’avais rien à en faire. Je les ai quand même racontées... à ma manière.
Une manière qui a
fait scandale à l'apparition du Voyage. Votre style bousculait beaucoup d'habitudes.
– Ça s'appelle
inventer. Prenez les impressionnistes. Ils ont sorti leur peinture au grand
jour, ils sont allés peindre à l'extérieur, ils ont vu comment on déjeune
vraiment sur l’herbe. Les musiciens ont travaillé de leur côté. De Bach à
Debussy il y a une grosse différence. Ils ont fait des révolutions. Ils ont
fait bouger les couleurs, les sons. Moi c`est les mots, la place des mots. En
ce qui concerne la littérature française, alors là je vais faire le savant, il
ne faut pas m’en vouloir : nous sommes les pupilles des religions catholique,
protestante, juive... enfin des religions chrétiennes. Ceux qui ont dirigé au
cours des siècles l’instruction des Français ce sont les jésuites. Ils nous ont
appris à faire des phrases traduites du latin, bien balancées, avec un verbe,
un sujet, un complément, un rythme. Bref du prêchi, du prêcha, du sermon. On
dit d’un auteur ; Il file bien la phraaase »... Moi je dis : « C’est pas
lisible ». On dit quel magnifique langage de théâtre ! « Je regarde,
j’écoute : c’est plat, c'est rien, c’est zéro. Moi. J’ai fait passer le langage
parlé à travers l’écrit. D`un seul coup.
Ce passage est ce
que vous appelez votre « petite musique », n'est-ce pas ?
– Je l’appelle
« petite musique » parce que je suis modeste, mais c'est une transposition très
dure à faire, c’est du travail Les dernières années Ça n`a l`air de rien comme
ça, mais c`est calé. Pour faire un roman comme les miens, il faut écrire
quatre-vingt mille pages à la main pour en tirer huit cents. Les gens disent en
parlant de moi : « Il a l'éloquence naturelle... il écrit comme il
parle... c'est les mots de tous les jours... ils sont presque en ordre... on
les reconnaît ». Seulement voilà ! c’est « transposé ». C'est juste
pas le mot qu’on attendait, pas la situation qu`on attendait. C`est transposé
dans le domaine de la rêverie entre le vrai et le pas vrai, et le mot ainsi
employé devient en même temps plus intime et plus exact que le mot tel qu’on
l’emploie habituellement. On se fait son style. Il faut bien. Le métier c'est
facile, ça s'apprend. Les outils tout faits ne tiennent pas dans les bonnes
mains. Le style c’est pareil. Ça sert seulement à sortir de soi ce qu`on a
envie de montrer.
Que cherchez-vous à
montrer ?
– L’émotion. Le
biologiste Savy a dit une chose très juste : au commencement était l`émotion et
pas du tout au commencement était le verbe. Quand vous chatouillez une amibe,
elle se rétracte, elle a de l’émotion ; elle parle pas, mais elle a de
l’émotion. Le bébé pleure, le cheval galope, à l’un, à l’autre, il faut
apprendre à parler, à trotter. Seulement nous on nous a donné le verbe. Ça
donne l`homme politique, l’écrivain, le prophète. Le verbe, c’est horrible,
c`est pas sentable. Mais arriver à la traduire cette émotion, c`est d’une
difficulté qu’on n`imagine pas... c’est horrible... c`est surhumain... C’est un
truc qui vous tue le bonhomme.
Vous avez pourtant
toujours éprouvé le besoin d’écrire.
– On ne fait
rien gratuitement. Faut payer. Une histoire qu’on imagine, ça ne vaut rien.
Seule compte l’histoire qu'on paye. Quand c’est payé, alors on a le droit de
transposer. Autrement c’est mauvais. C’est ce que fait tout le monde... je veux
dire ceux qui ont tout : le Nobel, l`Académie, la presse, le grand prix du
charlatanisme. Si j`avais de l’argent je les laisserais bien s'arranger entre
eux. Je ne peux plus écouter la radio... ils découvrent un « génie » par
semaine, des Balzac tous les quinze jours, des George Sand chaque matin. Je
n`ai pas le temps de suivre. Moi. Je travaille. J’ai un contrat, faut que je
l`exécute. Seulement j'ai eu soixante-six ans aujourd’hui, je suis mutilé å 75
%. À mon âge la plupart des gens ont pris leur retraite. Je dois six millions à
Gallimard. Alors je suis bien obligé de continuer... j'ai déjà un autre livre
en train : toujours les mêmes machins... la suite de celui-ci. C'est
l’engrenage. Je connais un peu le roman. De mon temps ça se faisait encore. Le
roman c’est comme la dentelle... la dentelle aussi c’est un art, un art qui a
disparu avec les couvents. Le roman ne peut pas lutter contre la voiture, le
cinéma, la télévision, l'alcool. Un type qui a bien bouffé, qui s'est filé du
14°, le soir il donne un baiser à la patronne et puis sa journée est finie.
Terminé.
Notre entretien
aussi. L.-F. Céline me raccompagne, et sur le pas de sa porte. Son œil bleu
tout luisant de malice, il me lance :
– Vous en voyez
souvent des écrivains ? Vous avez vu Montherlant pour son élection ? Ça va bien
pour lui, il doit être content. Lui c’est Chateaubriand qui le gêne. Le drapé
antique, il n'y arrive pas, ça l’embête. Et Mondor, vous l’avez vu ? Et Sartre ?
Ah ! il ne faut pas manquer Sartre. Eh bien ! Au revoir, madame, et bravo :
vous avez une jolie carrière devant vous !
Commentaires :
On ne fait pas trop
attention, mais cette interview est un tissu de mensonges. À l’époque Claude
Sarraute qui pourtant a des origines juives et russes du côté de sa mère,
l’écrivain Nathalie Sarraute, ne semble pas savoir jusqu’à quel point Céline
s’est engagé ouvertement dans le nazisme et la collaboration.
« Évidemment
je me suis mêlé d’histoires - les histoires juives - qui ne me regardaient pas,
je n’avais rien à en faire. Je les ai quand même racontées... à ma
manière. »
Voilà donc Céline qui ravale sans contredit ses histoires
d’engagement du côté d’Hitler à de simples histoires juives ! Claude
Sarraute à cette époque ne semblait pas connaitre Bagatelles pour un
massacre où ouvertement Céline en appelle à la solution finale et se dit
l’ami d’Hitler. Il magouillera du reste du côté de la Kommandantur afin qu’on
lui donne la direction de l’Institut des études et des questions juives, bien
rémunérée, et de l’exposition Le Juif et la France. Prétendant qu’il est
le meilleur connaisseur en Europe de cette question. Bagatelles pour un
massacre, publié en 1937 avait été un énorme succès de librairie, bien plus
que Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. De son vivant,
c’est bien ce livre qui aura été son plus gros succès, et de loin.
Si on veut bien comprendre Céline, il faut revenir à ce qu’il dit juste un peu avant : « C’est Stalingrad. Ça, comme catharsis ! La chute de Stalingrad c’est la fin de l’Europe. Il y a eu un Cataclysme. L’épicentre c’était Stalingrad. Là on peut dire que c’était fini et bien fini, la civilisation des Blancs. » Évidemment la défaite des nazis à Stalingrad sonnait le glas du nazisme, et Céline en parle bien comme un regret, il ne manifeste pas là une prise de distance avec son engagement : les Juifs et les communistes ont gagné, et c’est un malheur pour l’Occident. Il ne reviendra jamais sur ses engagements, si ce n’est pour dire que cela lui a causé beaucoup de tort. Il est vrai que s’il n’avait pas fui vers le Danemark, il aurait probablement été exécuté
« Moi. Je
travaille. J’ai un contrat, faut que je l`exécute. Seulement j'ai eu
soixante-six ans aujourd’hui, je suis mutilé å 75 %. À mon âge la plupart des
gens ont pris leur retraite. Je dois six millions à Gallimard. » dit-il à Claude Sarraute. Avec Céline en effet
tout était une question d’argent et de mensonge. Gémissant sur le fait qu’il
serait mutilé de guerre à 75%, il dit qu’il doit de l’argent à Gallimard, six
millions. Cette somme importante pour l’époque c’est en fait l’argent que
Gaston Gallimard lui faisait parvenir – des à-valoir si on veut – du temps de
son exil au Danemark. En vérité il avait beaucoup d’argent, non seulement parce
qu’il était revenu du Danemark avec l’or qu’il y avait récupéré, mais aussi
parce qu’il avait hérité de sa mère de plusieurs immeubles de rapport[1]
Avec le journaliste André
Parinaud
L’autre mensonge de Céline, celui qui est le moins commenté, c’est la question du style. Il se pose en inventeur, ayant une méthode pour rendre à l’écrit l’oralité d’un sujet. Le premier mensonge c’est qu’en vérité il a copié consciencieusement le style de la littérature prolétarienne, particulièrement celle de Eugène Dabit. Quand en 1932 il se présente au prix Goncourt avec le Voyage, il a comme concurrent Henry Poulaille avec Le pain quotidien. A la différence de Céline, Poulaille est orphelin et vient d’un milieu anarchiste et ouvrier, il utilise des formes argotiques qui sont en vérité démarquées directement du langage de la classe ouvrière. Mais Céline est le fils de petits boutiquiers qui possèdent des immeubles de rapport et qui ont payé de bonnes études à leur rejeton en Angleterre et en Allemagne. Donc son langage n’est pas celui de la rue, mais celui qui est perçu par les bourgeois comme étant de la rue. En quelque sorte il adapte le succès de la littérature prolétarienne de cette époque à un public qui en acceptera le nihilisme mais qui surtout ne veut pas entendre parler de lutte des classes ou de révolution sociale. Certains comme Aragon qui lui aussi venait d’un milieu bourgeois, s’y tromperont, d’autres, comme Kaminski, éventeront rapidement la supercherie[2]. Céline avouera d’ailleurs dans une lettre qu’avec le Voyage, il avait fait un coup marketing. Il considérera que son vrai style commence à prendre forme avec Mort à crédit, avec les petits points de suspension et les phrases tronquées sous forme d’injonction. Mais son second roman n’ayant eu aucun succès il recyclera son fameux style – sa petite musique – dans Bagatelles pour un massacre au service du nazisme et de la collaboration.
L’autre fable, en dehors de sa fameuse petite musique, c’est de raconter que son style est basé sur l’émotion. Bien évidemment on n’a pas attendu Céline pour mettre en avant « l’émotion », de l’émotion on en trouve de partout au dix-neuvième siècle, que ce soit chez Victor Hugo ou chez Dostoïevski. Mais à l’époque où Céline se lance dans la littérature, on la trouvera aussi dans les grands romans de guerre comme Les croix de bois de Roland Dorgelès. L’émotion est recherchée et on la trouve de partout dans les œuvres de fiction – sauf dans le Nouveau Roman, chez Philippe Sollers, chez Annie Ernaux ou chez Michel Houellebecq.
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