Louis-Ferdinand Céline, Interview avec Claude Sarraute (Le Monde, 1er juin 1960)

Diorama di Louis-Ferdinand Céline – Il blog di Andrea Scarabelli 

Aujourd’hui il est de bon ton de dire que Céline était un génie, qu’il a tout inventé dans le roman moderne, on ressort tous ses vieux brouillons chez Gallimard dans des versions un peu douteuses et traficotées, Guerre, Londres, La volonté du Roi Krogold, La légende du Roi René. La vérité est toute autre, l’aura de Céline est le résultat d’une campagne de relations publiques de la part de Gallimard, campagen à laquelle Céline se prêtait volontiers, jouant simultanément les prophètes, les misérables ou les stylistes qui ont beaucoup réfléchit à la question. Cette posture convient très bien à ceux qui ne veulent pas autre chose que de discuter de la forme. Philippe Sollers, décédé récemment, trouvait que Bagatelles pour un massacre était un texte sans doute politiquement douteux, mais il jugeait que le style était jubilatoire et grandiose. Voici donc une interview de Céline, effectuée par Claude Sarraute, alors journaliste au Monde. Cette dernière nous a quitté il y a peu. Certes il n’y a rien qu’on ne sache déjà de Céline, mais cela va nous permettre de le commenter dans ses men songes et dans ses gémissements, et surtout nous rendre compte de quelle complaisance Céline a profité pour entamer sa réhabilitation.


On était difficilement admis dans ce pavillon Louis-Philippe tout de guingois sur la pente du Bas-Meudon où Louis-Ferdinand Céline vivait retiré depuis son retour de Copenhague. Avec son perroquet, sa pie et ses chiens, des molosses chargés d'effrayer les importuns, de décourager les curieux, de ne laisser passer que les fidèles, les amis, les admirateurs impénitents de cet enterré vivant. Et les élèves de sa femme Lucette-Lili, la compagne des mauvais jours, qui a installé au premier étage son studio de danse.

Guidée par les instructions qu'elle me lançait de sa fenêtre, je pénétrai seule il y a un an passé dans la pièce ou Céline, trop fatigué pour venir à mes devants, se préparait en fulminant au supplice de l'interview. Pièce à vivre, capharnaüm encombré de meubles nécessaires : divans, tables, coussins. Dans un coin la cage de Coco, dans l'autre le plateau du petit déjeuner : " Je n'ai rien à bouffer ". Bardamu ne quitte déjà plus ou presque plus son fauteuil : " Je vais crever. Je suis un grand malade, moi, madame, gazé à 80 %. " Dans ce corps, dans ce visage d'anachorète raviné, blanchi, le regard est resté fulgurant. Regard où se mêlent méfiance, agacement et fureur. Il faudra oser lui parler de son œuvre pour que le regard s'apprivoise, se détende, qu'il y passe l'expression rassérénée de qui sent qu'il " peut y aller ".

Louis-Ferdinand Céline avait naturellement – dans le verbe comme dans ses écrits - le ton torrentiel, flot douloureusement tumultueux charriant la rancœur, le dépit, la rage, le dégoût et une sorte de lucidité tranchante dans l'humour. Le tout destiné à divertir la galerie. Car Céline n'était pas dupe de lui-même. Il y avait des mots-clés : Stalingrad, la civilisation blanche, les juifs, Gallimard, Sartre, l'Académie, la pèche à la ligne, qui appelaient immédiatement le couplet. Et, le numéro terminé, la rêverie reprenait son cours momentanément assagi pour parler de lui-même et de ce sacré besoin d'écrire :

«  Écrire comme je le fais, ça n'a l'air de rien... mais c'est d'une difficulté qu'on n'imagine pas... c'est horrible... c'est surhumain... c'est un truc qui vous tue le bonhomme. »

Qu’est-ce que je pourrais bien vous dire ? Je ne sais pas comment faire pour plaire à vos lecteurs. C’est des gens avec qui il faut être gentil... il ne faut pas les brutaliser. Ils aiment qu`on les amuse sans qu'on les offusque. Bon... parlons. Un auteur n`a pas tellement de livres en lui. Le Voyage au bout de la nuit, Mort â crédit, ça aurait suffi sans cet avatar que j'ai subi... ça m’a donné de nouveaux sujets. J’étais là-dedans par curiosité. La curiosité ça coûte cher. Je suis devenu chroniqueur, chroniqueur tragique. La plupart des auteurs cherchent la tragédie sans la trouver. Ils se souviennent de petites histoires personnelles qui ne sont pas la tragédie. Vous me direz : les Grecs. Les tragiques grecs avaient l’impression de communier avec les dieux... alors, bien sûr... Dame, on n'a pas tous les jours l’occasion de téléphoner aux dieux.

Et pour vous, le tragique de notre temps ?

C’est Stalingrad. Ça, comme catharsis ! La chute de Stalingrad c’est la fin de l’Europe. Il y a eu un Cataclysme. L’épicentre c’était Stalingrad. Là on peut dire que c’était fini et bien fini, la civilisation des Blancs. Alors tout ça, ça a fait du bruit, des bouillonnements, des fusées, des cataractes. J’étais dedans... j’en ai profité. J’ai utilisé cette matière, je la vends. Évidemment je me suis mêlé d’histoires - les histoires juives - qui ne me regardaient pas, je n’avais rien à en faire. Je les ai quand même racontées... à ma manière. 

Peut être une image de 2 personnes et chien

Une manière qui a fait scandale à l'apparition du Voyage. Votre style bousculait beaucoup d'habitudes.

Ça s'appelle inventer. Prenez les impressionnistes. Ils ont sorti leur peinture au grand jour, ils sont allés peindre à l'extérieur, ils ont vu comment on déjeune vraiment sur l’herbe. Les musiciens ont travaillé de leur côté. De Bach à Debussy il y a une grosse différence. Ils ont fait des révolutions. Ils ont fait bouger les couleurs, les sons. Moi c`est les mots, la place des mots. En ce qui concerne la littérature française, alors là je vais faire le savant, il ne faut pas m’en vouloir : nous sommes les pupilles des religions catholique, protestante, juive... enfin des religions chrétiennes. Ceux qui ont dirigé au cours des siècles l’instruction des Français ce sont les jésuites. Ils nous ont appris à faire des phrases traduites du latin, bien balancées, avec un verbe, un sujet, un complément, un rythme. Bref du prêchi, du prêcha, du sermon. On dit d’un auteur ; Il file bien la phraaase »... Moi je dis : « C’est pas lisible ». On dit quel magnifique langage de théâtre ! « Je regarde, j’écoute : c’est plat, c'est rien, c’est zéro. Moi. J’ai fait passer le langage parlé à travers l’écrit. D`un seul coup.

Ce passage est ce que vous appelez votre « petite musique », n'est-ce pas ?

Je l’appelle « petite musique » parce que je suis modeste, mais c'est une transposition très dure à faire, c’est du travail Les dernières années Ça n`a l`air de rien comme ça, mais c`est calé. Pour faire un roman comme les miens, il faut écrire quatre-vingt mille pages à la main pour en tirer huit cents. Les gens disent en parlant de moi : « Il a l'éloquence naturelle... il écrit comme il parle... c'est les mots de tous les jours... ils sont presque en ordre... on les reconnaît ». Seulement voilà ! c’est « transposé ». C'est juste pas le mot qu’on attendait, pas la situation qu`on attendait. C`est transposé dans le domaine de la rêverie entre le vrai et le pas vrai, et le mot ainsi employé devient en même temps plus intime et plus exact que le mot tel qu’on l’emploie habituellement. On se fait son style. Il faut bien. Le métier c'est facile, ça s'apprend. Les outils tout faits ne tiennent pas dans les bonnes mains. Le style c’est pareil. Ça sert seulement à sortir de soi ce qu`on a envie de montrer.

Que cherchez-vous à montrer ?

L’émotion. Le biologiste Savy a dit une chose très juste : au commencement était l`émotion et pas du tout au commencement était le verbe. Quand vous chatouillez une amibe, elle se rétracte, elle a de l’émotion ; elle parle pas, mais elle a de l’émotion. Le bébé pleure, le cheval galope, à l’un, à l’autre, il faut apprendre à parler, à trotter. Seulement nous on nous a donné le verbe. Ça donne l`homme politique, l’écrivain, le prophète. Le verbe, c’est horrible, c`est pas sentable. Mais arriver à la traduire cette émotion, c`est d’une difficulté qu’on n`imagine pas... c’est horrible... c`est surhumain... C’est un truc qui vous tue le bonhomme.

Vous avez pourtant toujours éprouvé le besoin d’écrire.

On ne fait rien gratuitement. Faut payer. Une histoire qu’on imagine, ça ne vaut rien. Seule compte l’histoire qu'on paye. Quand c’est payé, alors on a le droit de transposer. Autrement c’est mauvais. C’est ce que fait tout le monde... je veux dire ceux qui ont tout : le Nobel, l`Académie, la presse, le grand prix du charlatanisme. Si j`avais de l’argent je les laisserais bien s'arranger entre eux. Je ne peux plus écouter la radio... ils découvrent un « génie » par semaine, des Balzac tous les quinze jours, des George Sand chaque matin. Je n`ai pas le temps de suivre. Moi. Je travaille. J’ai un contrat, faut que je l`exécute. Seulement j'ai eu soixante-six ans aujourd’hui, je suis mutilé å 75 %. À mon âge la plupart des gens ont pris leur retraite. Je dois six millions à Gallimard. Alors je suis bien obligé de continuer... j'ai déjà un autre livre en train : toujours les mêmes machins... la suite de celui-ci. C'est l’engrenage. Je connais un peu le roman. De mon temps ça se faisait encore. Le roman c’est comme la dentelle... la dentelle aussi c’est un art, un art qui a disparu avec les couvents. Le roman ne peut pas lutter contre la voiture, le cinéma, la télévision, l'alcool. Un type qui a bien bouffé, qui s'est filé du 14°, le soir il donne un baiser à la patronne et puis sa journée est finie. Terminé.

Notre entretien aussi. L.-F. Céline me raccompagne, et sur le pas de sa porte. Son œil bleu tout luisant de malice, il me lance :

Vous en voyez souvent des écrivains ? Vous avez vu Montherlant pour son élection ? Ça va bien pour lui, il doit être content. Lui c’est Chateaubriand qui le gêne. Le drapé antique, il n'y arrive pas, ça l’embête. Et Mondor, vous l’avez vu ? Et Sartre ? Ah ! il ne faut pas manquer Sartre. Eh bien ! Au revoir, madame, et bravo : vous avez une jolie carrière devant vous !

 

Commentaires :

On ne fait pas trop attention, mais cette interview est un tissu de mensonges. À l’époque Claude Sarraute qui pourtant a des origines juives et russes du côté de sa mère, l’écrivain Nathalie Sarraute, ne semble pas savoir jusqu’à quel point Céline s’est engagé ouvertement dans le nazisme et la collaboration.

« Évidemment je me suis mêlé d’histoires - les histoires juives - qui ne me regardaient pas, je n’avais rien à en faire. Je les ai quand même racontées... à ma manière. » 

Ciné-mondial : un magazine de cinéma sous l'Occupation | Le blog de Gallica 

Voilà donc Céline qui ravale sans contredit ses histoires d’engagement du côté d’Hitler à de simples histoires juives ! Claude Sarraute à cette époque ne semblait pas connaitre Bagatelles pour un massacre où ouvertement Céline en appelle à la solution finale et se dit l’ami d’Hitler. Il magouillera du reste du côté de la Kommandantur afin qu’on lui donne la direction de l’Institut des études et des questions juives, bien rémunérée, et de l’exposition Le Juif et la France. Prétendant qu’il est le meilleur connaisseur en Europe de cette question. Bagatelles pour un massacre, publié en 1937 avait été un énorme succès de librairie, bien plus que Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. De son vivant, c’est bien ce livre qui aura été son plus gros succès, et de loin.

Si on veut bien comprendre Céline, il faut revenir à ce qu’il dit juste un peu avant : « C’est Stalingrad. Ça, comme catharsis ! La chute de Stalingrad c’est la fin de l’Europe. Il y a eu un Cataclysme. L’épicentre c’était Stalingrad. Là on peut dire que c’était fini et bien fini, la civilisation des Blancs. » Évidemment la défaite des nazis à Stalingrad sonnait le glas du nazisme, et Céline en parle bien comme un regret, il ne manifeste pas là une prise de distance avec son engagement : les Juifs et les communistes ont gagné, et c’est un malheur pour l’Occident. Il ne reviendra jamais sur ses engagements, si ce n’est pour dire que cela lui a causé beaucoup de tort. Il est vrai que s’il n’avait pas fui vers le Danemark, il aurait probablement été exécuté 

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« Moi. Je travaille. J’ai un contrat, faut que je l`exécute. Seulement j'ai eu soixante-six ans aujourd’hui, je suis mutilé å 75 %. À mon âge la plupart des gens ont pris leur retraite. Je dois six millions à Gallimard. » dit-il à Claude Sarraute. Avec Céline en effet tout était une question d’argent et de mensonge. Gémissant sur le fait qu’il serait mutilé de guerre à 75%, il dit qu’il doit de l’argent à Gallimard, six millions. Cette somme importante pour l’époque c’est en fait l’argent que Gaston Gallimard lui faisait parvenir – des à-valoir si on veut – du temps de son exil au Danemark. En vérité il avait beaucoup d’argent, non seulement parce qu’il était revenu du Danemark avec l’or qu’il y avait récupéré, mais aussi parce qu’il avait hérité de sa mère de plusieurs immeubles de rapport[1] 

Avec le journaliste André Parinaud 

L’autre mensonge de Céline, celui qui est le moins commenté, c’est la question du style. Il se pose en inventeur, ayant une méthode pour rendre à l’écrit l’oralité d’un sujet. Le premier mensonge c’est qu’en vérité il a copié consciencieusement le style de la littérature prolétarienne, particulièrement celle de Eugène Dabit. Quand en 1932 il se présente au prix Goncourt avec le Voyage, il a comme concurrent Henry Poulaille avec Le pain quotidien. A la différence de Céline, Poulaille est orphelin et vient d’un milieu anarchiste et ouvrier, il utilise des formes argotiques qui sont en vérité démarquées directement du langage de la classe ouvrière. Mais Céline est le fils de petits boutiquiers qui possèdent des immeubles de rapport et qui ont payé de bonnes études à leur rejeton en Angleterre et en Allemagne. Donc son langage n’est pas celui de la rue, mais celui qui est perçu par les bourgeois comme étant de la rue. En quelque sorte il adapte le succès de la littérature prolétarienne de cette époque à un public qui en acceptera le nihilisme mais qui surtout ne veut pas entendre parler de lutte des classes ou de révolution sociale. Certains comme Aragon qui lui aussi venait d’un milieu bourgeois, s’y tromperont, d’autres, comme Kaminski, éventeront rapidement la supercherie[2]. Céline avouera d’ailleurs dans une lettre qu’avec le Voyage, il avait fait un coup marketing. Il considérera que son vrai style commence à prendre forme avec Mort à crédit, avec les petits points de suspension et les phrases tronquées sous forme d’injonction. Mais son second roman n’ayant eu aucun succès il recyclera son fameux style – sa petite musique – dans Bagatelles pour un massacre au service du nazisme et de la collaboration. 

L’autre fable, en dehors de sa fameuse petite musique, c’est de raconter que son style est basé sur l’émotion. Bien évidemment on n’a pas attendu Céline pour mettre en avant « l’émotion », de l’émotion on en trouve de partout au dix-neuvième siècle, que ce soit chez Victor Hugo ou chez Dostoïevski. Mais à l’époque où Céline se lance dans la littérature, on la trouvera aussi dans les grands romans de guerre comme Les croix de bois de Roland Dorgelès. L’émotion est recherchée et on la trouve de partout dans les œuvres de fiction – sauf dans le Nouveau Roman, chez Philippe Sollers, chez Annie Ernaux ou chez Michel Houellebecq.


[1] André Rossel-Kirchen, Céline ou le grand mensonge, Fayard, 2004.

[2] Hans-Erich Kaminski, Céline en chemise brune, Nouvelles Éditions Excelsior, 1938.

 

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