M. F. K. Fisher, Marseille insolite, Éditions du Rocher, 2006

M. F. K. Fisher n’est pas la première personne qui s’est trouvée béate d’admiration devant la ville de Marseille. Cet ouvrage a été publié aux Etats-Unis en 1978, et le premier voyage de son auteur s’est déroulé en 1929. C’est donc de près d’un demi-siècle de fréquentation qu’elle va tirer une certaine conclusion. Elle était Californienne d’origine, ce n’est donc pas le soleil et la mer qui lui manquait. Mais comme beaucoup d’Étatsuniens un peu cultivés, elle souffrait manifestement de ne pas se reconnaitre dans un pays sans passé, sans épaisseur historique, sans culture autre que celle que ce malheureux pays a importé depuis l’Europe. Elle est venue en France, d’abord du côté de Dijon où elle y a étudié, puis elle s’est installée à Aix-en-Provence, pour enfin s’intéresser à Marseille. Elle descendait le plus souvent à l’hôtel Beauvau. Un grand établissement qui existe toujours et qui donnait directement sur le Vieux Port avec une entrée sur la rue Beauvau. Et son livre est très centré sur ses pérégrinations autour du Vieux Port. Elle ne s’en éloigne guère, elle fera une petite incursion jusqu’au Palais Longchamp, donnera son avis – négatif bien sûr – sur l’Église Saint-Vincent de Paul que les Marseillais appellent l’Église des Réformés.  

Évidemment les erreurs et les anachronismes sont nombreux et donne parfois quelque chose de superficiel à ses petites chroniques. Par exemple elle suppose que le règlement de comptes qui a eu lieu en mars 1973 au Tanagra est le fait de petits voyous de seconde zone, alors que les rumeurs au contraire ont avancé qu’il s’agissait d’un épisode de la guerre entre Francis Le Belge et Tany Zampa. On comprend bien qu’elle ne soit pas spécialisée dans la chronique judiciaire, mais vivant à Marseille, et plus encore dans le quartier du Vieux Port, elle ne pouvait être qu’au courant des rumeurs qui couraient sur cet épisode sanglant et spectaculaire. M. F. K. Fisher était très connue, du moins dans son pays, pour ses ouvrages culinaires écrits avec un humour certain. On retrouve d’ailleurs ces aspects dans son livre sur Marseille. Elle décrit par le menu – c’est le cas de le dire – les restaurants qui bordent le Vieux Port avec ses pièges à touristes et ses bonnes tables – il y en a. C’est le poisson et les coquillages qui l’intéressent. Mais elle nous parle d’une époque révolue où ces produits de la mer était à Marseille essentiellement sauvages. Elle glissera un peu rapidement sur la fin de la Criée sur le Vieux Port, Criée qui déménagera à la périphérie de la ville et qui accueillera de plus en plus de poissons et de fruits de mer de l’Atlantique. Elle donne cependant une belle description de l’activité de la Criée, l’arrivée des petits bateaux, toutes ces choses qui donnaient du charme à notre jeunesse quand nous terminions nos nuits du côté de Beau Rivage par exemple. Elle verse de temps en temps vers le cours d’histoire, pour nous parler de l’Arsenal des galères et de son devenir. C’est léger, et ça peut impressionner un lectorat étranger à Marseille, qu’il soit anglo-saxon ou parisien d’ailleurs mais cela touchera bien moins les Marseillais eux-mêmes ! 

Canal de la Douane, Arsenal des galères royales, Marseille

Canal de la Douane, Arsenal des galères royales 

L’ouvrage comporte plusieurs défauts. D’abord il y a beaucoup de répétition d’une page à l’autre. Mais, plus gênant, il y a une certaine condescendance envers ce qu’elle croit être la race des Marseillais. Pour elle ils sont râblés, courts sur pattes, assez peu instruits, noirauds. Mais elle leur trouve surtout beaucoup d’énergie et de virilité. Les Marseillaises sont des va-de-la-gueule, criardes, marchandes de poissons de mère en fille, ou prostituées, mais féminines et courageuses ! A Marseille elle se sent un peu seule, et cherche toutes les occasions de discuter avec des Marseillais. Ça ne semble pas lui rapporter grand-chose. Cette perception qu’elle a des Marseillais est assez erronée, d’abord parce que la population de la ville change en permanence, et qu’entre 1929 et 1977 les origines de celle-ci ont changé. Ensuite parce que le soubassement économique de la ville s’est transformé. Les docks et les industries commencent à disparaitre dans les années soixante, laissant des milliers d’hectares en friche. Or c’est ce qui en faisait une ville dure, virile si on veut parler comme elle, et communiste de surcroît ! Elle parle d’ailleurs des Quartiers Nord comme de quartiers ouvriers, alors qu’aujourd’hui ils sont essentiellement des quartiers peuplés d’immigrés de date récente avec des taux de chômage et de délinquance très élevés.  

Notre-Dame de la Garde au temps du funiculaire 

Notre-Dame de la Garde ne lui plait pas non plus ! Elle la trouve laide, elle l’a pourtant connue au temps du funiculaire. Bref cela reste la vision d’une étatsunienne égarée en Provence et plus encore à Marseille. Cependant, son ouvrage restitue des souvenirs de ce que pouvait être Marseille dans les années soixante et soixante-dix, c’est avec un peu de mélancolie que les natifs de Marseille qui y ont vécu dans ces années-là le liront. Il est plutôt bien écrit, si on ne fait pas attention aux répétitions abusives. On dirait que ce sont des petites chroniques écrites pour un journal, sans trop de continuité entre elles. Il y a un humour sous-jacent bienvenu. Il y a un long passage très intéressant où elle décrit la médecine en France au début des années soixante-dix comme bien plus performante et altruiste que son homologue étatsunienne. Ça aussi c’est terminé, notre système de santé est maintenant tout autant décomposé et mercantile que celui de son pays d’origine. Le titre en français est Marseille insolite, c’est assez trompeur, il n’y a rien d’insolite, aucun mystère. En anglais c’est A Considerable Town qu’on pourrait traduire par Une ville extraordinaire.


Quand on arrive à Marseille par le train, on a une vue splendide sur la ville. C'est ce que M.F.K. Fisher voyait en arrivant d'Aix-en-Provence où elle a habité pendant un long moment avec ses filles.


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