Baudelaire et l’éloge de l’immobilité
La gloire de Baudelaire est, outre sa capacité à versifier, de s’en être servie pour mettre en cause le soubassement idéologique de la société industrielle, en dénonçant cette frénésie de changement qui porte le nom de progrès. Certes il n’est pas le premier, Charles Fourier était déjà passé par là pour dénoncer l’industrie comme quelque chose de faux et de répugnant[1], mais il conservait encore l’illusion d’un possible progrès, autrement dit, il cédait à cette idée d’évolution orientée positivement qui était seulement bloquée par la malveillance ou la bêtise des propriétaires. Baudelaire lui s’attaque plusieurs fois à la question de la mobilité, cette agitation qui conduit le monde vers les plus grandes aberrations, que ce soit le travail industriel ou bien les guerres évidemment. En ce sens il est le contempteur de la modernité[2]. Mais il n’est pas un militant, car celui-ci, s’il dénonce les travers de la société industrielle, en reprend ce qui en fait le noyau dur, la foi dans le progrès, autre forme de la foi dans l’avenir. Il y a donc bien en creux comme un éloge de l’immobilité. On trouve dans Les fleurs du mal deux poèmes qui couvrent l’ensemble de cette approche rancunière et désespérée, Les hiboux et Le voyage. Ce dernier poème, le plus long aussi, étant sans doute le plus beau du recueil.
Le hibou est bien sûr l’oiseau qui représente la sagesse, c’est l’oiseau de Minerve. Il représente le regard douloureux de celui qui sait mais qui ne peut agir. « Lorsque la philosophie peint sa grisaille dans la grisaille, une manifestation de la vie achève de vieillir. On ne peut pas la rajeunir avec du gris sur du gris, mais seulement la connaître. Ce n'est qu'au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol ». Hegel, Préface aux Principes de la philosophie du droit, 1820. Peu importe au fond à quel objet Hegel voulait appliquer cette formule. Le monde se construit et de modèle pour le meilleur ou le pire indépendamment de l’agitation intellectuelle et le plus souvent baroque de la vie moderne. Le hibou est celui qui observe sans bouger cette fatuité de l’action voire de l’ambition. C’est cette sagesse qui le tient immobile et silencieux, sachant qu’on ne peut connaitre que ce qui est déjà achevé. Dans ce poème, les hiboux sont plusieurs, la chouette de Minerve était seule, le plus souvent représentée dans la main de la déesse, parfois perchée sur son épaule.
L'homme
ivre d'une ombre qui passe
Porte
toujours le châtiment
D'avoir
voulu changer de place
Les Paradis artificiels, 1860
Singulière
fortune où le but se déplace,
Et,
n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où
l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour
trouver le repos court toujours comme un fou !
La
femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans
rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme,
tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave
de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;
[1] La fausse industrie morcelée
répugnante et mensongère et l'antidote, l'industrie naturelle, combinée,
attrayante, véridique donnant quadruple produit, vol. 1 et 2,
Bossange père, 1835 et 1836, rééditée récemment, en 2013, aux Presses
du réel.
[2] Walter
Benjamin, Baudelaire, recueil de textes, La Fabrique, 2013.
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