Isabelle Jarry, Ma vie avec George Orwell, Gallimard, 2025.
George Orwell est devenu le pont aux ânes de la littérature engagée. On retient trop souvent deux choses dans son engagement politique, d’abord sa guerre en Espagne dans les rangs du POUM, et consécutivement son combat contre le stalinisme, puis en second lieu, 1984 qui traite de la question du contrôle social à l’aide de machine. Mais on comprend souvent assez mal justement cet engagement de celui qui venait d’une famille très conservatrice anglaise et dont le père était un des rouages parmi bien d’autres de l’impérialisme anglais. Isabelle Jarry ne déroge pas à ce genre d’approche nécessairement tronquée et souvent examinée par le petit bout de la lorgnette. Jean-Claude Michéa est bien plus pertinent, plus profond, en reliant Orwell à une analyse plus pointue du capitalisme, de l’économie de marché[1]. Ici la position d’Isabelle Jarry reste au raz du sujet. Elle en ferait presque un militant des droits de l’homme ou un social-démocrate banal. Elle sombre d’ailleurs dans la bêtise la plus plate quand elle ose faire un parallèle oiseux entre la Guerre d’Espagne et la Guerre en Ukraine. Or la première est la conséquence d’un coup d’État antirépublicain, et la seconde, celle d’une expansion de l’OTAN à l’Est de l’Europe. Ce genre d’imbécilité provient sans doute d’une russophobie qu’elle confond avec le combat contre le stalinisme, mais aussi d’une insuffisance de culture politique. D’ailleurs comme beaucoup, elle ne comprend pas comment les Etats-Unis se sont servi d’Orwell dans leur combat contre la Russie : en effet Orwell sera appuyé par la CIA pour la publication de ses écrits, et plus encore, il participera à la création de listes noires[2]. Certes on pourra toujours dire que ces listes noires prolongeaient les tendances antistaliniennes d’Orwell, mais elles étaient le pendant de ce qui se faisait au même moment de l’autre côté de l’Atlantique. Sur le plan de la morale et de la décence, cette pratique délatrice n’est pas très jolie. Bien entendu Orwell n’est pas réductible à ce genre de saloperie, mais si elles ont existé c’est bien parce qu’elles s’accordaient aussi avec une vision du monde clairement russophobe, peut-être qu’Orwell pensait se servir des conservateurs anglais et étasuniens, mais il est clair que c’est lui qui les a servi. Cette question de listes noires n’a été découverte qu’en 1996 et a été un choc violent pour les soutiens d’Orwell. On a tenté de minimiser tout cela, mais on ne peut pas d’un côté dénoncer le maccarthisme et de l’autre faire comme si l’attitude d’Orwell dans ces salades n’avait aucune importance, surtout si on passe son temps à dénoncer Bg Brother. Le film de Michael Anderson, 1984, fut supervisé par la CIA de façon à lui donner un tour plus antisoviétique qu’antitotalitaire. Du reste Orwell avançait que son livre était tout autant orienté contre les velléités politique du Labour que contre le régime soviétique.
George Orwell sur le front aragonais
Isabelle Jarry présente deux défauts dans son analyse, la première est de se comparer à George Orwell, aussi bien dans son engagement politique qu’en ce qui concerne son expérience de l’écriture. Ensuite, elle prétend redresser l’auteur de 1984 dans on approche de la politique. Elle le critique sur ses idées en ce qui concerne les classes basses de la société. Orwell pensait que celles-ci avaient plus de bon sens que les classes dites supérieures. Cette idée ne plait pas à Isabelle Jarry qui pense qu’au contraire les pauvres doivent être éduqués afin de ne pas se tromper dans leurs choix politiques et leurs combats. Cette idiotie est en réalité le drame de la gauche qui au lieu de se faire le porte-voix des aspirations de ceux d’en bas, s’obstine à vouloir les éduquer parce qu’ils ne pensent pas comme il faut. Isabelle Jarry, bien qu’elle se contredise d’une page à l’autre, n’aime pas le « populisme ». C’est la marque des bourgeois semi-lettrés que de se positionner au-dessus de la mêlée. Or l’approche de la vie sociale et de la politique d’Orwell si elle a quelque chose d’original c’est bien de s’opposer à la bourgeoisie qui prétend parler au nom du peuple et qui prétend aider celui-ci à posséder une conscience. La faiblesse de l’ouvrage d’Isabelle Jarry est qu’elle repose sur une conception faible de la politique, social-démocrate on pourrait dire. Elle s’affole par exemple de la montée du Front National en 2002, sans comprendre que les autres partis s’ils ne sont pas pire que lui, ne sont pas meilleurs ! La séquence macronienne de l’exercice du pouvoir le prouve à l’envie. Autrement dit ce qu’elle ne comprend pas c’est que c’est la structure même du pouvoir basé sur ce qu’on appelle la démocratie représentative – qui n’est ni une démocratie ni une représentation de quoi que ce soit – conduit à des formes de pouvoir bureaucratiques qui mènent elle-même à une tyrannie. L’exemple de l’Union européenne et de sa Commission qui cherche à nous mener à la guerre en censurant l’information, en produisant en permanence des révisions historiques, en mettant d’abondance, est là pour nous le prouver, que ce soit dans la gestion de la pandémie du COVID, dans l’imposition d’une forme néolibérale de l’économie, avec un massacre de l’agriculture, ou encore dans la volonté de s’inventer un ennemi, ici la Russie. Au passage elle montre d’ailleurs qu’elle ne comprend pas l’amour qu’Orwell manifeste pour l’agriculture traditionnelle anglaise, et son dédain de la religion du progrès. Elle cite bien Jacques Ellul à ce propos, mais sans adhérer non plus à cette idée qui sera par la suite développée par Gunther Anders puis par Guy Debord.
Dans le cours de ce petit ouvrage, Elle trouve le moyen de
nous raconter sa vie, la mettant en parallèle avec celle d’Orwell. C’est assez
peu intéressant et ça devient carrément bouffon quand elle nous parle du fait
qu’elle aussi a habité le quartier de la Montagne Sainte-Geneviève, tout comme
Orwell au moment où celui-ci faisait son expérience de la misère dans ce
quartier peuplé de biffins et de clodos. Isabelle Jarry est opposée à Orwell
sur au moins deux points décisifs : la question de la conscience de
classe, et ensuite celle du progrès. Elle ne retient que la critique du
contrôle social qui en réalité n’est qu’une conséquence des dérives du modèle
bourgeois, ce qui est déjà pourtant clairement affirmé avant Orwell chez Karl
Polanyi par exemple[3]. Il est
également comique de voir que dans la critique d’Orwell de la Novlangue,
qu’elle nomme le Novlangue, elle voit plutôt un rapport avec les discours de
Trump qu’avec le travail des propagandistes de l’écriture inclusive et plus
généralement des wokistes.
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