Arthur Larrue, La diagonale Alekhine, Gallimard, 2021
Les romanciers donnent dans cette période confuse où on confond le plus souvent documentaire, fiction et histoire romancée, dans la biographie romancée. C’est rarement bon, c’est souvent paresseux. Mais c’est encouragé par les éditeurs qui pensent trouver là des thématiques faciles et qui parlent aux lecteurs. Arthur Larrue qui semble connaitre un peu le jeu d’échecs va s’intéresser à Alexandre Alekhine, certainement un des plus grands joueurs de tous les temps. Dans la période récente il a changé le regard que les joueurs portaient sur ce jeu, ce sera son ouvrage, Deux cent parties d’échecs[1]. Pour les échecs modernes, les grands joueurs d’échecs qui ont changé la compréhension du jeu sont, Alekhine, Botvinnik et enfin Kasparov. Depuis le jeu s’est affadi, et une des raisons est qu’il est rongé à la fois par l’utilisation du numérique dans la préparation des parties, et aussi par l’argent. A l’époque d’Alekhine, les joueurs d’échecs ne gagnaient guère d’argent, fussent-ils champions du monde. La professionnalisation du jeu va venir paradoxalement de l’URSS qui fit de ce jeu un sport national et donc encadré par des entraineurs et d’une organisation rigoureuse. Bien entendu le jeu servait aussi à la propagande, et pour contrer cette propagande, les Etats-Unis – c’est-à-dire la CIA – appuieront la conquête du titre suprême par Bobby Fischer. Transformant le championnat du monde en une sorte de cirque spectaculaire. Larrue dit à juste titre me semble-t-il qu’Alexandre Alekhine fut le dernier des aristocrates de l’échiquier qui, s’ils recherchaient la performance, visaient l’excellence sur le plan esthétique.
Bobby Fischer contre Boris
Spassky à Reykjavik en 1972
Aujourd’hui les grands tournois échiquéens peuvent rapporter de l’argent, beaucoup d’argent, certes bien moins que le football, mais pas mal d’argent tout de même. Également les règles ont changé, les cadences à la pendule sont plus courtes – adieu les parties ajournées qu’on étudiait dans la nuit pour les reprendre au matin – et on multiplie les tournois de parties rapides, ou encore les échecs aléatoires codifiés par Bobby Fischer – ce qui a des conséquences forcément sur la qualité du jeu. N’importe quel joueur d’échecs qui a un bon petit niveau peu vivre du jeu, éventuellement il se fera nommer entraîneur pour un club, ce qui lui permettra de nourrir sa passion. Mais à l’époque d’Alekhine, ce n’était pas le cas, on pouvait être un génie des échecs et mourir de faim. Les grands joueurs d’échecs ont laissé leur nom à des ouvertures ou des défenses, on parle de la défense Alekhine, de la variante Rubinstein ou encore du début Réti. Mais aujourd’hui aucun des grands joueurs titrés n’a laissé ce genre de trace. Il n’est pas certain d’ailleurs que les jeunes joueurs étudient encore les théories d’Alekhine.
Alekhine et sa femme Grace
Alekhine dont la famille riche – son père était un gros propriétaire terrien – avait fui la Russie pour la France consécutivement à la Révolution de 1917, se retrouva dans une situation précaire[2]. En quatrième noces il épousa une étatsunienne, Grace Norton Wishar, qui outre le fait qu’elle était une joueuse d’échecs avait cette qualité d’être très riche. Elle l’entretint sur un grand pied à partir de 1933, mais le laissera tomber à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle avait cependant un défaut, elle était de seize ans son aînée. Alekhine a pu vivre sur un grand pied pendant quelques années et se consacrer à son art. Mais la Seconde Guerre mondiale va le voir se compromettre avec l’occupant nazi qui lui demandera pour sa propagande d’écrire des articles prônant l’épuration des Juifs dans le jeu d’échecs. Par la suite Alekhine avancera que ce n’était pas lui qui avait écrit ces immondices, arguant qu’on lui avait extorqué sa signature. Ce qui n’était pas faux non plus. Évidemment il y avait beaucoup de Juifs qui jouaient aux échecs dans les tournois et qui avaient un excellent niveau, à commencer par quelques champions du monde comme Lasker et Steinitz ou encore Rubinstein. Alekhine qui avait étudié leurs parties, le savait bien entendu.
Alekhine gagnera le titre mondial contre Capablanca en 1927
Arthur Larrue s’intéresse à la fin de la vie d’Alekhine à partir de son retour en Europe après les Olympiades de Caracas en 1937. Il le saisit sur le bateau qui le ramène avec sa femme. Le champion du monde en titre est alors malade, souffrant d’une cirrhose du foie, d’artériosclérose. Désargenté, d’abord soumis à la pression des nazis pour l’entrainer dans leur propagande, puis abandonné par sa femme à la fin de la guerre. Il s’enfuira au Portugal pour éviter d’être jugé comme collaborateur – il en avait pourtant bien moins fait que Louis-Ferdinand Céline qui sera finalement absout après son exil au Danemark. Larrue va dont dresser le portrait d’un homme à bout de course qui voit son monde s’effondrer. Alekhine dira d’ailleurs que ses meilleures années surent celles de l’entre-deux-guerres. Pour faire de cette histoire un roman, Larrue va être obligé d’inventer un certain nombre de scènes dont certaines nous paraissent relever de la pure fantaisie. Par exemple la visite de deux soldats allemands à Akiba Rubinstein pour lui annoncer qu’il va être déporté. Manifestement Larrue n’aime pas Alekhine, même si au fil des pages il semble un peu évoluer, il n’aime pas son sujet. Il tente de le rabaisser, par exemple en avançant que Casablanca était un génie, mais Alekhine un besogneux de l’échiquier. Ou alors il le décrit physiquement comme gros, bouffi, incapable de raisonner normalement en dehors des échecs.
La mort d’Alekhine en 1946,
une image célèbre mais probablement arrangée
Plusieurs spéculations d’Arthur Larrue sont sujettes à caution. La plus grosse étant l’assassinat supposé du grand joueur d’échecs. Cette thèse ne repose sur rien, elle sert à valider le fait que Staline poursuivait ses ennemis jusqu’au bout. Mais même si Alekhine s’était révélé un collaborateur des nazis, son importance était quasi nulle et ne risquait pas de nuire à l’URSS des années quarante qui avait encore l’aura de la nation qui avait vaincu le nazisme avant même que les Étatsuniens débarquent en Europe. Larrue passe aussi sous silence un fait important, en 1935 Botvinnik qui l’admirait beaucoup, avait écrit à Alekhine pour lui demander de revenir dans la mère patrie. L’idée d’un assassinat d’Alekhine n’est fondée sur rien, un vague témoignage de l’ancien champion du monde Boris Spassky qui était marié avec une française, employée du corps diplomatique – ce qui ne donne aucune fiabilité aux rumeurs qui se sont présentées. Une autre thèse qui a été avancée serait qu’Alekhine aurait été tué par la Résistance française qui aurait construit une liste de 200 000 personnes à éliminer ! Mais pourquoi Alekhine plutôt que Louis-Ferdinand Céline ? En 1946 bien moins encore qu’aujourd’hui personne ne s’intéressait au grand champion. Certes il avait été boycotté par les joueurs juifs qui ne voulaient pas jouer contre lui, mais de là à le tuer, il y a un large pas. Larrue mêle à la fois la thèse d’une action des services secrets soviétiques, et celle d’un assassinat par une équipe d’anciens résistants. Il se donne la coquetterie de ne pas trancher en l’attribuant à l’un ou à l’autre groupe. Les Soviétiques auraient eu comme but de protéger Mikail Botvinnik d’une défaite contre Alekhine. Ce qui est assez absurde parce que Botvinnik était de trente ans son cadet, et celui-ci était en très mauvaise santé. Les anciens résistants avaient eux bien d’autres vengeances à accomplir, notamment en traquant ceux qui avaient effectivement participer à la Shoah. Enterré d’abord au Portugal, en 1956 il rejoindra le cimetière du Montparnasse.
Les amateurs du jeu d’échecs seront heureux d’avoir des
nouvelles d’Alekhine à travers ce roman qui se lit facilement et rapidement.
Ceux qui connaissent un peu tout ça, resteront sur leur faim. Il existe
beaucoup de romans qui ont pris comme thème le jeu d’échecs, peu sont
intéressants, surtout quand ils prennent comme sujet des personnages qui ont
réellement existé. Mais il y en a. Par exemple The Chess Players: A Novel of
New Orleans and Paris de Frances Parkinson Keyes qui est excellent[3],
il porte sur la vie de Paul Morphy, insistant sur son rôle pendant la Guerre de
Sécession. L’ouvrage d’Arthur Larrue montre les limites de ces fausses
biographies qui se prétendent être de la littérature. Certes l’auteur s’appuie
sur une documentation solide, mais dès qu’il lui faut sortir de cet aspect
documentaire, dès qu’il doit inventer, cela devient plus difficile à suivre. Ce
mélange des genres, habituel dans ces fausses biographies romancées, entraîne
un mélange de styles auquel il est difficile d’adhérer pleinement.
[1] Cet
ouvrage fut publié en deux tomes, le premier sous le titre de Mes
meilleures parties en 1926 sous l’égide de la Fédération française
d’échecs, et le second en 1927. Depuis cet ouvrage a été réédité dans de
nombreuses langues, et en français on le trouve sous le titre de Deux cents
parties d’échecs, en deux tomes chez Grasset toujours sous l’égide de la
FFE.
[2] Il fut
d’ailleurs paradoxalement accusé d’avoir été bolchévique, il aurait pris sa
carte du parti en 1919, et même un moment d’enthousiasme l’amènera à soutenir
la Révolution d’octobre.
[3] Publié
aux Etats-Unis en 1960, il fut traduit en 1961 en français aux Presses de la
Cité sous le titre vagie de Les joueurs d’échecs.
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