Turbulences chez Grasset

Sur le stand des éditions Grasset, au Festival du livre de Paris, le 12 avril 2024. 

Le petit monde germanopratin est secoué par la démission apparemment forcée d’Olivier Nora qui était à la tête des éditions Grasset depuis un quart de siècle après avoir été à la tête de Calmann-Lévy et de Fayard. Cet épisode reflète évidemment une reprise en mains de l’équipe de Vincent Bolloré sur un ensemble très vaste qui comprend aussi Fayard qui a subi le même sort en 2022 avec l’éviction de Sophie de Closets. Et à chaque fois c’est pareil, une partie de la gent journalistique s’avance pour dire que c’est totalement scandaleux et que ça dénote une conception fasciste de l’édition. A propos de Sophie de Clostes, Le monde nous disait bêtement qu’elle était très compétente, la preuve elle avait réussi de très beaux coups, par exemple, elle avait négocié les mémoires du couple Obama ! Et encore qu’elle avait republié Mein Kampf[1] ! Mais cependant, c’est Bolloré qui est accusé de fascisme dans l’édition. La première question qui se pose est la suivante est-ce que la mainmise de Bolloré sur des maisons d’édition nuit-elle à la diversité ? On reproche à Fayard d’éditer des médiocres comme Éric Zemmour, Jordan Bardella – sans doute des livres écrits par des « nègres » – ou encore le délinquant Sarkozy. Certes ça ne veut strictement rien, mais avant qu’Isabelle Saporta publiait chez Fayard d’autres médiocres comme Jacques Attali, et Grasset publiait des petits combinards comme Bernard-Henri Lévy. Personnellement je ne vois aucune différence entre ces deux groupes de faiseurs qui confondent l’écriture d’un livre avec la commercialisation de celui-ci.    

Olivier Nora limogé des éditions Grasset : Vincent Bolloré étend un peu  plus son emprise – Libération

Olivier Nora dans ses meubles 

L’éviction d’Olivier Nora serait une des conséquences de l’arrivée de Boualem Sansal chez Grasset et qui aurait quitté Gallimard parce que cette prestigieuse maison ne l’aurait pas soutenu assez lors de son emprisonnement en Algérie. Olivier Nora aurait voulu repousser la publication du nouveau livre du nouvel académicien à la rentrée. Depuis sa libération Sansal est devenu membre de l’Académie française et donc plus facilement « banquable » comme on dit dans le métier. Il en aurait profité. Mais tout cela ressemble à des explications foireuses. Nora a été remplacé par Jean-Christophe Thierry, un fidèle de Bolloré. Du coup la presse s’est emparée de cette affaire pour y voir une volonté de fascisation de l’édition française. Mais enfin ce sont les mêmes qui crient au scandale quand on publie Zemmour et qui trouvent très bon de publier Bernard-Henri Lévy. Mais si on comprend qu’une grande maison d’édition doit faire du chiffre d’affaires pour survivre, il est normal qu’elle publie aussi bien le sinistre Zemmour que le médiocre et ridicule Sarkozy qui vendent des dizaines de milliers d’exemplaires de leurs titres. On a régulièrement des affaires de ce type dans l’édition. Par exemple en 1974 Gérard Lebovici qui était propriétaire des éditions Champ Libre met à la porte l’équipe dirigeante qui comprenait Gérard Guégan et Raphaël Sorin, rappelant à ceux-ci que dans un système capitaliste, ce n’est pas l’équipe éditoriale qui a le dernier mot, mais celui qui possède le titre et le catalogue ! Dans le cas de Champ Libre, il ne s’agissait pas de bénéfices ou de fascisme, mais seulement que Gérard Lebovici, probablement sous l’influence de Guy Debord, voulait en changer la ligne éditoriale en la rendant plus radicale. Autrement dit, dans l’édition, et c’est depuis très longtemps comme ça, la ligne éditoriale est toujours sous la férule de ceux qui détiennent le capital. Si on refuse cela, il faut se tourner vers des éditeurs indépendants, mais on vendra moins, ou se faire éditer à compte d’auteur. Aucune loi ne dit qu’un employé, fut-il de haut rang, puisse imposer sa loi au propriétaire des moyens de production ! 

Après le limogeage d'Olivier Nora, la prestigieuse maison d'édition Grasset  est confrontée à l'hémorragie de ses auteurs - Le Temps

Les têtes de gondole de Grasset se rebellent, de gauche à droite Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy et Sorj Chalandon 

130 auteurs qui sont encartés chez Grasset ont signé une lettre avançant qu’ils allaient quitter cette maison car ils ne supportent pas que leur maison soit maintenant gérée par un proche de Bolloré. Parmi ces « écrivains » on trouve des gens comme Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy ou encore Frédéric Beigbeider ou encore Pascal Bruckner[2]. Qu’espèrent-ils ? Se rapprocher de Gallimard ? Il n’y en aura pas pour tout le monde ! L’inénarrable Laure Adler nous dit que ce qui est en jeu c’est la liberté d’expression. Elle suppose donc deux choses, d’une part que la nouvelle direction de Grasset allait obliger les écrivains à suivre une ligne éditoriale plus à droite, mais aussi qu’eux-mêmes en quittant cette maison allaient avoir des difficultés à publier. Ils supposent dans une lettre qu’au-delà de leur liberté d’expression, ils ne veulent pas que leur « travail » appartienne à quelqu’un qu’ils détestent pour ses positions politiques. Cela ressemble à une pression exercée sur Bolloré pour qu’il ne fasse rien pour éditer des auteurs d’ultra-droite[3]. Ces gens-là qui n’ont jamais rien dit sur le fait que le nazi Céline soit publié chez Gallimard oublient-ils que pendant la Seconde Guerre mondiale leur maison d’édition était collaboratrice de l’Occupation ? Oublient-ils que Nora publiait en toute connaissance de cause Yann Moix qui non seulement n’est pas bon, mais qui en plus défendait des idées très, très à droite et qui avait été mis en cause pour des dessins antisémites[4]. Grasset republiait récemment le collaborateur et antisémite Paul Morand, sans que cela ne gêne personne. La liberté d’expression n’est pas forcément du côté qu’on pense. Évidemment leur cirque médiatique aurait eu plus de poids si Bolloré avait viré en même temps que Nora les auteurs qu’il n’aime pas, mais il ne l’a pas fait. 

La revanche de Paul Morand - Causeur

Paul Morand vedette du catalogue Grasset 

On ne sait pas très exactement en quoi le changement de PDG de Grasset changera quelque chose pour les publications des auteurs déjà en place. Probablement rien. Mais ces écrivains qui se sont bousculés pour signer une pétition de soutien à Olivier Nora, le font sous le couvert de défendre la liberté d’expression comme un renvoi d’ascenseur envers un éditeur qui apparemment les a bien traités et qui a aussi beaucoup d’entregent. Ils ont probablement tous l’assurance de retrouver facilement un éditeur. En vérité cette maison qui arrive encore à truster des prix littéraires qui lui donnent un vernis de respectabilité a beaucoup baissé en qualité depuis le départ de Jean-Claude Fasquelle en 2000. Olivier Nora c’est un membre de la famille Nora, figure de la seconde gauche intellectuelle. Cependant lui et ses affidés essaient de se venger de cette éviction douloureuse en faisant semblant de lutter contre les orientations fascisantes de Bolloré, et puis cela leur donne une bonne conscience sans trop de risques pour leur portefeuille. Mais tout ça c’est du cinéma. Comme on l’a vu ci-dessus, la maison Grasset si elle a une ligne politique plus ou moins assumée, c’est celle de Bernard-Henri Lévy, donc une ligne européiste, russophobe et « politiquement correct », droits-de-l’hommiste si on veut. Mais cela ne masquera pas tout de même le conformisme de la maison Grasset sous la direction d’Olivier Nora. Globalement les problèmes de l’édition en France ne sont pas dans l’emprise de Bolloré sur Fayard ou sur Grasset, ils se trouvent plutôt dans le fait que les maisons d’édition qui ont un gros catalogue derrière eux – c’est le cas aussi bien de Gallimard que de Grasset, avec un avantage pour Gallimard bien sûr – publient aujourd’hui à peu près n’importe quoi en matière de littérature. Sans doute que les comités de lectures sont maintenant envahis par des semi-analphabètes, sans doute qu’ils sont aussi victimes de cette consanguinité germanopratine, et puis sans doute aussi du fait que les jeunes éditeurs n’ont guère d’épaisseur culturelle. Cette querelle n’a que peu de chance de devenir importante et de gêner Bolloré dans sa mainmise sur l’édition. Et du reste on ne voit pas pourquoi les autres maisons d’édition ne pourraient pas être un contrepoids à cette « emprise ». 

L'écrivain franco-algérien Boualem Sansal élu à l'Académie française | La  Gazette France

Cette histoire tourne à la farce. Quoiqu’on pense de Bolloré, et pour ma part j’en pense beaucoup de mal, il n’a pour l’instant interdit aucun membre de l’écurie Grasset de publier quoi que ce soit. Les politiciens s’y sont mis. Ils n’allaient pas rater cette occasion ! Il est assez cocasse de voir des individus comme Cazenave ou Olivier Faure parler de purge dans l’édition alors que ce sont les écrivains eux-mêmes qui se sont purgés de chez Grasset[5] ! c’est un peu comme si les Juifs allemands en désaccord avec la politique d’Hitler se seraient exilés dans un autre pays. Mais malheureusement ils n’avaient pas ce choix. Si vous voulez avoir une idée plus sérieuse de la censure dans le monde de l’édition essayez de publier par exemple un ouvrage qui soulignerait les origines de la guerre en Ukraine du côté de l’OTAN. C’est totalement impossible… y compris chez Grasset avant le départ d’Olivier Nora. Mélenchon a vendu la mèche en disant qu’il fallait démanteler le groupe Bolloré qui effectivement a mis la main sur un vaste secteur des médias et de l’édition. Bien entendu s’il a fait cette démarche, c’est certainement pour pouvoir faire publier ses auteurs de prédilection et donc faire avancer ses idées. Mais enfin c’est bien ce que faisait déjà Grasset en publiant Bernard-Henri Lévy il me semble, ou ce que faisait Gallimard en publiant des auteurs controversés comme Alain Minc, ou Fayard quand cette maison publiait le sinistre Attali, c’était déjà une bataille pour la mondialisation heureuse. Ce n’est pas Bolloré qui a lancé Zemmour sur le marché de l’édition, il était édité chez Fayard du temps que cette maison n’était pas sous la coupe de Bolloré, puis chez Albin Michel qui l’a laissé tomber et il est revenu chez Fayard. On peu juger Zemmour comme étant nul, mais est-ce qu’il faut le censurer alors qu’il a un public assez large ? On voit que dans cette affaire ridicule, les intentions politiques sous-jacentes se mêlent à des rancœurs et une volonté non pas de se battre contre la censure, mais plutôt pour elle. Ce n’est pas un hasard si cette affaire est partie d’une cabale montée contre Boualem Sansal accusé d’être un parangon de l’extrême-droite et sans doute du refus de Nora de publier son nouveau livre. La mollesse avec laquelle le monde de l’édition a défendu Sansal lors de son emprisonnement en Algérie était en réalité une condamnation, une censure déguisée des propos que celui-ci tenait sur son pays natal. Sansal lui même se définit comme un homme de gauche et dit qu'il avait de bonnes relations avec Nora. Il avance que cette affaire qui prend médiatiquement une importance démesurée est en fait un simple règlement de comptes entre Bolloré et Nora.


Quand on voit la liste de ceux qui ont quitter Grasset, on se dit que cette maison va peut-être perdre du cash, mais en tout cas certainement pas de la qualité littéraire. il n'y en a pas un pour redresser l'autre !

[1] https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/07/11/sophie-de-closets-nouvelle-pdg-de-flammarion_6134307_3234.html

[2] https://www.lefigaro.fr/livres/115-auteurs-quittent-grasset-apres-le-licenciement-inacceptable-de-son-pdg-olivier-nora-20260416

[3] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/04/16/grasset-l-integralite-de-la-lettre-de-depart-et-la-liste-des-115-auteurs-signataires-qui-quittent-la-maison-d-edition_6680470_3234.html

[4] https://www.franceinfo.fr/culture/livres/yann-moix/l-editeur-de-yann-moix-etait-informe-depuis-2007-de-ses-dessins-antisemites_3597921.html

[5] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/04/16/grasset-des-personnalites-politiques-denoncent-des-purges-et-mises-au-pas-menees-par-vincent-bollore_6680529_823448.html

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