Réal Lessard, L’amour du faux, Hachette, 1988
La criminalité s’est de tout temps intéressée aux beaux-arts, soit pour voler les œuvres les plus chères, soit pour fabriquer des faux et les vendre aussi chers que des vrais. Évidemment le rôle des faussaires est déterminant. Il s’agit ici de faux tableaux qui ont assuré la fortune de Fernand Legros. Le sous-titre de cet ouvrage est La vérité sur l’affaire Legros. C’est d’abord une réponse de Réal Lessard à l’ouvrage de Roger Peyrefitte, Tableaux de chasse, ou la vie extraordinaire de Fernand Legros, paru chez Albin Michel en 1976 et qui avait été un énorme succès de librairie en son temps. Roger Peyrefitte, on se demande encore pourquoi aujourd’hui, était vraiment un très gros vendeur de papier imprimé. Parmi ses thèmes de prédilection il y avait une homosexualité revendiquée, ce qui à l’époque n’était pas si courant. Son ouvrage sur Legros qui tirait beaucoup à la ligne, était une retranscription essentiellement de ce que lui avait raconté le marchand de faux tableaux qui était aussi un menteur compulsif, et qu’il faisait semblant de prendre pour argent comptant. On verra ainsi Legros affublé du costume d’agent secret pour le compte de la CIA, de stratège pour le compte des dictateurs africains, ou encore recruteur de mercenaires et marchand d’armes ! C’est un tissu d’âneries, le nom même de Lessard n’est jamais cité. En fait Lessard apparait sous le nom d’emprunt de Julien, conséquence du bannissement qu’il a subi de la part de son ancien amant. En réalité le livre de Peyrefitte contribuait essentiellement à la défense de Legros sur le plan judiciaire. Car des ennuis celui-ci en a eu énormément, aux quatre coins de la planète, des Etats-Unis à la France, de la Suisse au Brésil. Il connut la fortune et la prison.
Fernand Legros au temps de sa splendeur possédait une Rolls Royce
Si on lit entre les lignes de son ouvrage, Réal Lessard serait en fait le petit giton de Legros qui le faisait travailler pour fabriquer des faux tableaux, comme le maquereau envoie sa pute faire le trottoir. Échanges de coups compris d’ailleurs, comme il se doit. La saga de Legros a suscité beaucoup de fausses informations, elle a même donner lieu à un film d’Orson Welles, F for Fake, en 1973, avec la complicité de François Reichenbach. Dans ce film Orson Welles présentait Elmir de Hory, un faux noble hongrois comme celui qui fabriquait les faux que Legros vendait dans le monde entier. En réalité Elmir de Hory qui s’appelait Elemér Albert Hoffmann, n’aurait réalisé aucun des faux qui lui ont été attribués, et ceux-ci auraient été l’œuvre justement de Réal Lessard, mais pour des raisons juridiques assez obscures, on a fait porter le chapeau à celui que Lessard appelle la princesse de Transylvanie. S’intéresser aux faussaires en matière de tableaux, c’est pénétré dans le monde du mensonge, de l’arnaque et des coups tordus en tous genres. Dans ce petit milieu homosexuel où évoluait ce trio infernal, les protagonistes passent leur temps à se voler les uns les autres, voire même à se dénoncer à la police quand ils pensent que cela les arrange.
Elmir de Hory n’aurait jamais rien peint selon Lessard
Si le livre de Lessard utilise lui aussi le mensonge et les demi-vérités pour se mettre en valeur en se présentant comme une victime qui aurait peint des faux pour Legros bien malgré lui ! C’est évidemment absurde, de même quand il nous raconte cette fable selon laquelle il aurait peint des Derain, des Dufy, des Modigliani, voire des Picasso des Van Dongen, sans vraiment le savoir. Il fera rire le lecteur en prétendant aussi que ses tableaux étaient tout de même meilleurs que ceux des maîtres dont il s’inspirait ! Il est donc évident qu’il faut prendre vraiment avec des pincettes tout ce qu’il raconte. Mais ce qui va nous intéresser ici malgré cette somme effroyable de menteries en tout genre, c’est la description d’un milieu criminel et de sa logique singulière. Pourquoi fait-on des faux ? Évidemment la première réponse qui vient à l’esprit est pour l’appât du gain. Mais comme ces gens dépenses l’argent sans compter, que leurs gains illicites leurs brûlent les doigts, il faut bien qu’il y ait autre chose. A mon sens il y a le fait qu’en fabriquant un faux tableau d’un peintre célèbre, c’est d’abord s’approprier un peu de sa gloire, et justement ce n’est pas sans raison que Lessard bouffonne en avançant que ses tableaux sont meilleurs que ceux des peintres célèbres et reconnus. C’est un peu la rançon de la frustration des faussaires en quelque sorte. Ils montrent qu’ils sont aussi habiles que ceux qui les ont inspirés, mais que seules les circonstances font qu’ils n’ont pas pu percer sur le marché. Il est vrai qu’un peintre ne peut devenir un grand nom sans l’aide d’un milieu qui promeut son travail. C’est pourquoi en permanence on redécouvre des peintres plus ou moins oubliés.
Danseuses de Réal Lessard
Lessard fabriquait des faux dans le domaine du fauvisme et de la peinture post-impressionniste. Il n’était pas le seul d’ailleurs, d’autres faussaires, notamment les époux Wolfgang et Hélène Beltracchi faisaient la même chose en Allemagne et qui semblaient toutefois plus habiles que Lessard[1]. La raison est assez simple à comprendre. Dans ce genre de peinture, non seulement la technique compte moins, mais en outre il est assez simple de simuler le vieillissement des toiles. Parmi les faussaires, il y en a de vraiment très habiles, comme par exemple le célèbre Han van Meegeren qui peignait des Vermeer plus vrais que nature, ou des Pieter de Hoogh. Han van Meegeren était extrêmement habile, non seulement pour peindre mais pour donner la patine de l’ancien à ses œuvres. Il achetait des vieilles toiles qu’il débarrassait de ses couches de peinture pour peindre par-dessus, puis il achetait des bois anciens pour faire le cadre, et enfin il se procurait des couleurs très anciennes pour réalisait « ses œuvres ». C’était un travail de longue haleine, difficile, très technique. Pour vieillir ses toiles, il les faisait cuire au four ! Cette méticulosité permettait de tromper les meilleurs experts. Rien à voir avec le travail de réal Lessard qui peignait une quantité industrielle de faux tableaux dans un temps record. Bien entendu les techniques d’analyse des peintures utilisées ont beaucoup évolué, et maintenant il est difficile de faire passer un tableau peint récemment pour une ancienne toile de maître. Mais ces analyses coûtent très cher, et elles ne peuvent être diligentées qu’à la charge de ceux qui veulent vraiment prouver l’origine d’une œuvre. Certains propriétaires ne veulent pas se lancer là-dedans car ils dévaloriseraient ainsi leur propre patrimoine.
Han van Meegeren peignant
« Jésus parmi les docteurs » d’après Vermeer en 1945
Fernand Legros se contenter de faire valider ses faux avec des certificats bien réels des veuves des peintres, voire des peintres eux-mêmes s’ils étaient encore en vie, pour cela il utilisait une forme de corruption passive. Ce qui a contribué à brouiller les pistes et lever les doutes. On dit que 10% des œuvres exposées dans les musées sont des faux. Il y a d’ailleurs tellement de faux Derain qu’on se demande s’ils ne sont pas plus nombreux que les vais ! On remarquera que lorsque les faussaires se font coincer, ils sont assez faiblement condamnés. Mais aussi que très souvent les histoires de faux tableaux sont étouffées afin de ne pas dévaloriser le métier d’expert et aussi rendre les clients potentiels moins enclins à investir. Souvent les faussaires évoquent pour se défendre l’extravagance des prix proposés sur le marché de l’art. Il est vrai souvent que ceux qui achètent des tableaux de maîtres, très chers, ne s’intéressent pas vraiment à l’art, mais recherchent des occasions de spéculation, autrement dit, ils ont trop d’argent et ne savent pas très bien quoi en faire. Une fois de plus les experts seront sur la sellette, oscillant eux aussi entre corruption et ignorance. Le mérite de l’ouvrage de Réal Lessard est de mettre en lumière ce milieu de connivence, en quelque sorte il en donne la philosophie profonde. Néanmoins ces démêlées avec la justice aux côtés de Legros l’amèneront à une certaine reconnaissance en tant que peintre. Il exposera d’ailleurs sous son nom, sans toutefois que ses œuvres atteignent des prix élevés.
Une toile de Réal Lessard intitulée Vue du port de Saint-Tropez, estimée entre 300 et 400 €
Le livre en lui-même est très mal écrit. Il vadrouille entre jérémiades incessantes pour se faire passer pour une pauvre victime innocente – pour un idiot en quelque sorte – et bouffonnerie mettant en avant ses capacités de peintre moderne. C’est très répétitif. On a droit aussi à ses amours plus ou moins fugaces, plus difficiles avec les femmes, il aura finalement une épouse avec qui il divorcera, qu’avec les hommes. Il retrace cependant correctement la vie réelle de ces parasites mondains qui gravitent autour du marché de l’art et qui passent leur temps dans des fêtes dérisoires à brûler l’argent qu’ils ont gagné. Un épisode assez obscur de la vie de Réal Lessard est ce moment où il se fait jeter dehors de sa maison acquis par lui à Ibiza par Elmir de Hory ! L’ouvrage de Peyrefitte avançait sur la foi des dires de Fernand Legros que c’est Lessard qui avait falsifié le titre de propriété de cette demeure où se donnaient des orgies plus ou moins clandestines.
[1] Stefan
Koldehoff et Tobias Timm, L'affaire Beltracchi : enquête sur l'un
des plus grands scandales de faux tableaux du siècle et sur ceux qui en ont
profité, Jacqueline Chambon, 29 mars 2013
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