Sylvie Le Bihan, L’ami Louis, Denoël, 2025

 

Le sujet est bien entendu passionnant puisqu’il s’agit d’évoquer l’amitié qu’Albert Camus et Louis Guilloux ont entretenue durant de longues années. Louis Guilloux avait été marqué par la guerre de 14-18, natif de Saint Brieuc, c’est là qu’avait été enterré le père d’Albert Camus, mort à la guerre et que son fils n’avait pratiquement pas connu. Mais ces deux écrivains avaient aussi en commun de ne pas renier leurs origines très pauvres, prolétariennes si on veut. Camus d’ailleurs publiera un article sur la littérature prolétarienne comme un hommage à ces écrivains qui d’une manière ou d’une autre s’y étaient engagés. Il s’agissait d’une lettre ouverte à Maurice Lime[1]. Il s’agit ici d’un roman, Sylvie Le Bihan imagine une sorte de double qui aurait été attachée de presse pour Bernard Pivot et qui part à la recherche de Louis Guilloux et d’Albert Camus, entre Lourmarin, L’Isle-sur-la-Sorgue et Saint-Brieuc. Cette quête est jalonnée d’une sorte de portrait d’une jeune femme à la recherche d’elle-même, Elisabeth, navigant entre Paris et Londres. Elle évolue ainsi dans la détestation de sa famille qui aurait oublié ses racines populaires pour s’embourgeoiser. Ses parents seraient un couple de charcutiers de la rue Houdan à Sceaux, très semblables curieusement à la famille d’Alain Delon qui officiait aussi dans cette ville, dans ce commerce et dans cette même rue[2] ! bien sûr cette héroïne de papier est très différente de Sylvie Le Bihan qui vient d’une famille à la fois très cultivée et très bourgeoise. Et donc tout va se passer comme si elle voulait se débarrasser de ses origines, son père était diplomate et sa mère visiteuse médicale, et du reste elle n’est pas née à Saint Brieux, mais à Nice ! Elle-même a travaille à la communication de grosses multinationales, Auchan, ou Elf. Et si elle a connu Londres c’est plutôt comme chasseuse de têtes dans le domaine de la finance que comme attachée de presse pour l’édition. Ce n’est donc pas du côté de sa biographie véritable qu’on découvrira les motivations de Sylvie Le Bihan pour la littérature prolétarienne. 

Site Albert Camus: Correspondance Camus Guilloux

L’ouvrage pose de nombreux problèmes. Bien entendu, elle se moque de l’exactitude de ce qu’elle raconte puisque c’est d’un roman dont il s’agit et donc que tout est permis. Une vraie biographie c’est plus difficile et demande de passer de nombreuses années avec l’objet d’icelle. Je ne lui ferais pas un faux procès en la matière. Ce qui est plus gênant c’est cette maladie contemporaine qui fait qu’on n’arrive plus à produire un roman, une œuvre de fiction sans se donner comme caution des personnages réels qui ont existé et marqué leur temps. C’est une référence au passé, comme si on n’avait rien à dire sur le présent, comme si on n’avait plus la capacité de penser le monde d’aujourd’hui. Sylvie Le Bihan s’en est fait une spécialité, et un coup c’est Federico Garcia Lorca, un autre Curzio Malaparte. Elle manifeste beaucoup de sympathie pour les trois écrivains qui peuplent son roman, et même pour Bernard Pivot ! Il semble d’ailleurs qu’elle soit plus intéressée par la vie de ces célébrités que par ce qu’ils ont effectivement écrit. Elle fait dire d’ailleurs à Louis Guilloux qu’il était opposé au manifeste de la littérature prolétarienne qui avait été lancé par Poulaille, Giono et Peisson au motif qu’il ne voulait pas se laisser endoctriner ! Ce qui me semble assez peu réaliste, une manière de tirer la couverture à soi parce que justement ces anarchistes qui voulaient d’une littérature prolétarienne étaient pour une véritable révolution sociale, et si Guilloux, comme Giono d’ailleurs n’étaient pas du genre à s’encarter, ils ne se seraient pas opposé de cette façon à Poulaille. 

Camus en 1946 – Albert Camus, au jour le jour

L’écriture pose aussi beaucoup de questions, il y a en quelque sorte deux livres en un, la vie romancée de Louis Guilloux et ses rapports avec Albert Camus, et à côté l’histoire sans intérêt d’une jeune femme qui se cherche et qui ne semble pas prête de se trouver. Le livre alterne donc les chapitres où on parle de Guilloux, de Camus et de quelques autres, avec les errements de cette jeune femme qui donne une forme assez niaise à l’ensemble. Ce sont des chapitres assez courts, quelques pages pourquoi pas. Des chapitres sont écrits à la première personne du singulier, d’autres à la troisième sans qu’on sache très bien pourquoi.  Et si le livre se lit très facilement, il faut reconnaitre qu’il n'est pas très bien écrit, la grammaire en prend d’ailleurs un vieux coup. Mais c’est aussi la mode que de s’asseoir sur la bienséance grammaticale. Page 312 elle écrit « Après l’avoir enfilé, il l’entraîna Vivette dans l’escalier ». Il m’a fallu deux secondes pour comprendre que Guilloux avait enfilé son pardessus et non pas Vivette dans l’escalier parce que le mot enfilé n’est pas au féminin ! J’ai beaucoup de mal à lire des romans contemporains, pour cause d’une absence de style, et en effet, de ce point de vue, il vaut mieux relire Louis Guilloux. Les dialogues imaginaires entre les personnages de ce roman sont plutôt pesants et assez peu vraisemblables, compassés. C’est souvent répétitif, et Guilloux passe aux yeux de Le Bihan pour un hypocondriaque neurasthénique plutôt sinistre et peu fréquentable. 

Le cœur de ce roman, son principe moteur si on veut est de se centrer sur la relation adultérine que Louis Guilloux entretenait avec une vénitienne, Liliana Magrini, un écrivain aujourd’hui complétement oublié. Celle-ci lui aurait été présentée par Albert Camus – l’entremetteur – et aurait été sa grande passion. Celle-ci est analysée en miroir avec la relation adultérine qu’Albert Camus entretenait avec Marias Casarès. Dans les deux cas ces femmes sont plus jeunes et Sylvie Le Bihan semble penser qu’elles furent nécessaires aux deux écrivains pour se ressourcer et continuer à écrire. On tombe un peu dans la romance pour midinette, avec les angoisses des deux hommes qui ne veulent pas quitter leur épouse parce que celles-ci sont la mère de leurs enfants, mais aussi malades et fatiguées. Mais la passion amoureuse de Guilloux apparait aussi contrariée par sa volonté d’écrire et de faire une œuvre, tandis que celle d’Albert Camus s’achèvera avec sa mort tragique contre un platane. Du coup on ne comprend plus très bien ce que le personnage d’Elisabeth vient faire et d’ailleurs vers le milieu du livre elle l’abandonne. Si c’est une fiction, on peut dire que la construction de l’intrigue est très faible, si c’est un simili-documentaire, c’est plutôt paresseux. 

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Qu’attend-on de ce genre d’ouvrage ? Certes Sylvie Le Bihan a de la tendresse pour ses personnages, et elle connait suffisamment bien Louis Guilloux pour pouvoir en parler. Mais l’évocation du milieu littéraire germanopratin des années cinquante qui devrait être centrale et passionnante, n’est pas tout à fait à la hauteur, entre autres pour des questions de vocabulaire qui n’est pas en phase avec l’époque.


[1] La Révolution prolétarienne (N° 447, février 1960).

[2] Alain Delon a obtenu son diplôme de charcutier, et la charcuterie de sa mère est restée active au milieu de la rue Houdan jusque dans les années quatre-vingts.

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