Guerre, Louis Ferdinand Céline, [1932-34], Gallimard, 2022
J’avais hésité à lire ce petit texte, essentiellement à cause de la publicité grossière qui avait accompagné sa sortie. La publication de ce texte inédit de Céline a engendré des réactions diverses et variées. Les inconditionnels de cet écrivain douteux s’en sont réjouis, d’autres ont minimiser l’intérêt de sa publication. A bien y regarder cependant, cette publication ressort de l’épicerie éditoriale, et non de la littérature. La raison en est simple, c’est que contrairement aux éléments de marketing avancés pour le vendre, il s’agit manifestement d’un premier jet. C’est-à-dire que c’est un texte pas travaillé du tout. Soit ce sont des tombées d’un autre roman – ça peut être Guignol’s band ou même pourquoi pas des pages du Voyage au bout de la nuit qui auraient été rejetés par Céline lui-même, parce qu’elles n’ont pas trouvées leur place. C’est tellement mauvais qu’on dirait un pastiche du style célinien. Et d’ailleurs on remarquera que l’édition chez Gallimard a été accompagnée des pages du manuscrit pour prouver que le texte était bien de Céline ! Mais que ce soit François Gibault ou Pascal Fouché qui présentent le texte ils essaient de nous le faire passer pour une pièce capitale de son œuvre. Or il est très probable que Céline n’aurait de son vivant jamais laissé publier un texte aussi mauvais, même pour de l’argent et malgré son avarice bien connu. Jean-Pierre Thibaudat, celui qui a retrouvé et transmis les manuscrits égarés de Céline à leurs ayant-droits et donc qui le premier à transcrit ces manuscrits, a détaillé les entorses de Pascal Fouché au texte même de Céline dans Louis-Ferdinand Céline, le trésor retrouvé, paru aux éditions Allia en 2022.
Manuscrits de Guerre
Ce texte assez bref raconte uniquement l’hospitalisation de Céline après sa blessure au cours d’une mission – il s’agissait de transmettre des messages – lors d’un bombardement allemand. C’est un récit à la première personne d’un personnage qui s’appelle Ferdinand. Il décrit les conditions grotesques de la guerre, les agonisants, les blessés défigurés, les mensonges de ceux qui veulent éviter de retourner sur le front. C’est évidemment l’inverse d’un texte patriotique, et Ferdinand n’a rien d’héroïque, bien au contraire, il est menteur et fourbe, déteste ses parents et il est obsédé par le sexe. Entamant une sorte de liaison avec l’infirmière L’Espinasse, il ne pense qu’à se branler. Certes ce n’est pas la première fois que Céline traite crûment des choses du sexe. Il y avait déjà des allusions qui allaient dans ce sens, mais ici il y a une surenchère assez pénible qui manifestement cherche à épater le lecteur. Il est probable que l’écriture de ce texte date d’après le Voyage au bout de la nuit, Céline tentant de se renouveler par la surenchère de scènes de sexe grossières, sans toutefois trouver la bonne distance. Le plus drôle, si on veut, c’est que Céline lui-même dans ce texte avance qu’il a eu une médaille alors même que sa conduite n’avait rien eu d’héroïque. Ce qui ne l’empêchera pas ici et là de s’en flatter plus tard. Mais dans ce texte, manifestement il doute de son héroïsme. Est-ce pour cette raison qu’il n’a pas persisté dans cette voie ? On sait que le bougre était menteur et qu’il aimait exagérer aussi ses blessures – il laissera même entendre avoir été trépané. Mais là c’est presque l’inverse qui se passe. On voit qu’avec son copain Cascade il cherche à mettre en scène les séquelles de ses blessures afin de ne pas retourner sur le front et du reste, une fois guéri, il arrivera, grâce à son entregent, à se faire muter à Londres, loin du front et de ses dangers.
Céline en convalescence à
Hazebrouck, exhibant sa médaille
Le courage n’a jamais été une des qualités de Céline, le souci de la vérité non plus. Dans ce texte inédit, on perçoit cependant un Céline à la recherche de sa virilité. Or on sait que sur le plan de la sexualité, ce n’était pas une épée, et que très vite après son mariage avec Lucette Amanzor, il abandonnera l’idée d’entrer en compétition dans ce domaine. Il se déclarera voyeur, donc très massif, soulignant également que pour des questions d’hygiène et de santé il est meilleur de se vouer à l’abstinence. Mais dans les années trente, il joue à l’homme, et il fera même croire que lorsqu’il sera muté à Londres il aurait été plus ou maquereau ! En fait l’idée d’être maquereau et d’avoir des putes à son service est un vieux fantasme de ces années-là, signifiant vie facile et amusante. C’est pourquoi les rapports entre Cascade et Ferdinand dans ce texte sont plus qu’ambigus. Ferdinand admire Cascade pour ce que lui ne sait pas faire, mais en même temps il s’applique à le rabaisser en le présentant en état d’infériorité, non seulement il a le pied blessé, une partie d’icelui est invalide, mais il est contesté par Angèle. Ce virilisme fantasmé et limité se traduit par des rapports grotesques entre Ferdinand et L’Espinasse qui ne s’arrête pas de le branler en cachette ! Contrairement à Jean Giono ou à Guillaume Apollinaire, Céline a passé très peu de temps sur front, il ne fut sous le feu que par hasard, mais ce cet épisode, il en a fait des caisses, tantôt en jouant de l’ironie, tantôt en se faisant passer pour un patriote résolu ! Ici on est plutôt dans le cas de la dérision, l’armée et la guerre sont toujours ridiculisés tandis que les Allemands n’existent guère. Il rédige ce texte presque quinze ans après la fin de la guerre non pas à la manière de Dorgelès qui témoignait, mais comme d’un support pour développer ses fantaisies et faire des phrases.
Une grande partie du texte est occupée par les querelles entre Cascade qui veut faire le maquereau et sa gonzesse qui au contraire veut bien faire la pute, mais pas pour lui. Il s’essaie là à des dialogues assez empreints de fausseté, tellement médiocres qu’on dirait du Michel Audiard[1]. Également il met en scène la haine qu’il aurait professé pour ses parents, petits bourgeois à l’esprit étriqué. Cependant ce n’est pas tant cette histoire qui n’en est pas une qui est choquante, c’est plutôt le style. En effet, et c’est ce qui fait penser que c’est un premier jet, ou de simples notes rejetées par la suite, on note une absence de rythme ou plutôt un rythme heurté, mais également une pauvreté dans le vocabulaire, avec des répétitions de mots maladroites d’une ligne à l’autre, et des ressassements de scènes assez lourds. Rien ne progresse, ce qui n'est pas dans la manière de Céline. Il y a une recherche du « bon mot » qui cherche à donner un tour humoristique mais, c’est peine perdue. En bref même en étant bien conciliant on ne peut pas dire ici que la petite musique célinienne s’y retrouve. Pour le reste c’est franchement gémisseur, et ça c’est bien dans la manière de Céline, toujours se plaindre du mauvais sort qui lui est fait ! C’est à peine si on peut dire que l’intérêt de ce texte se trouve dans la publication d’un brouillon égaré de l’œuvre célinienne.
Le style est heurté, ça manque de fluidité et de rythme, on pourrait dire en résumé qu’on ne reconnait pas la petite musique de Céline dans ce texte. On trouve par exemple un usage inconsidéré dans les dialogues des formes familières comme « que je lui dit » ou « qu’il me dit ». Certes ce sont des formules que Céline a déjà souvent employées, mais pas d’une manière aussi systématique, c’est comme s’il ne s’était pas relu. Il y a également des répétitions de mots d’une ligne à l’autre qui montre que le vocabulaire n’a pas été très travaillé. C’est le genre de détail qui confirme qu’il s’agit d’un premier jet, et donc peut-être pages qu’il avait lui-même déjà éliminée. C’est donc clairement une opération commerciale et non une nécessité pour la maison Gallimard que de publier un tel texte.
Extraits
« Mais Bébert à droite, c’était une autre affaire. De
Paris qu’il venait comme moi, mais lui du 70ème, du bastion Porte
Brancion. Il m’a tout de suite ouvert des horizons. Quand je lui ai raconté ma
vie, il l’a trouvé difficile.
– Moi j’ai choisi, qu’il m’a dit. J’ai que dix-neuf ans
et demi, mais je suis marié, j’ai choisi.
J’avais pas compris tout de suite mais moi il m’émerveillait.
Je croyais que je savais un peu nager mais lui alors il était suprême. Pour l’instant
il était blessé au pied, à l’orteil gauche exactement, une bonne balle. Il avait
tout repéré dans le jeu de L’Espinasse, et bien pire.
– Je t’en ferais connaitre de cette gonzesse-là que t’imaginerais
pas tout seul. »
« Elle a lu tout haut pour tout le monde.
– Le brigadier Ferdinand a été cité à l’ordre du jour de
l’armée pour avoir tenté seul de dégager le convoi dont il avait mission d’éclairer
la route. Au moment où ce dernier surpris par l’artillerie et les renforts de
cavaliers ennemis se trouvait aux prises, le brigadier Ferdinand a chargé par
trois fois seul un groupe de lanciers bavarois et réussi grâce à son héroïsme à
couvrir la retraite de trois cents éclopés du convoi. Le brigadier Ferdinand a
été blessé au cours de son exploit.
C’était moi. Je me dis d’emblée, Ferdinand y a erreur. C’est
le moment d’en profiter. J’ai pas eu je peux le dire deux minutes d’hésitation.
De tels retournements des choses ne durent pas. Je ne
sais pas si y a un lien, mais le front en face Peurdu il bouge aussi ce jour-là.
Les Allemands ont reculé qu’on a dit, un coup d’accordéon. On n’attendait
presque plus le canon. Les autres troufions dans la piaule ils en revenaient
pas de ma promotion subite. Ils étaient un peu jaloux pour tout dire. Même Cascade
il s’intéressait dans une certaine mesure. Je lui disais pas que c’était du
roman ma médaille, il m’aurait pas cru. »
Commentaires
Enregistrer un commentaire